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Vivre à la campagne : un délit climatique ?
Arnaud Collignon  •  5 janvier 2018  •  Aménagement du territoire  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre

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« Construire en 2017 une maison dans le fin fond de la campagne ardennaise peut être considéré comme un délit d’un point de vue écologique ». Voilà le genre de phrase que l’écolo de service que je suis dans ma famille originaire des Ardennes ne doit surtout pas prononcer, sous peine de s’attirer la vindicte et les quolibets (« bobo bruxellois » et autre « khmer vert »…).

Pourtant à la lumière de la crise environnementale qui nous tombe dessus, cette phrase me paraît difficilement attaquable d’un point de vue rationnel. Cette année, trois nouvelles maisons ont été construites sur les trente que compte mon village d’enfance, Hénumont, où se déroule le repas. Construire en 2017 une maison à 8 Km de Stavelot, bourgade la plus proche, et à 50 Km de Verviers, centre administratif et économique le plus proche, est juste une aberration. Et tant pis si je dois compromettre mon Noël familial !

Cela tient d’abord au type d’habitation que l’on y construit exclusivement. Le 4-façades typiquement belge est un non-sens énergétique et écologique en soi. Ce sont des maisons surdimensionnées qui comptent en moyenne 200 m² de plancher à chauffer pour un ménage de deux à trois personnes. Même bien isolées, elles sont intégralement exposées à l’air extérieur - ce qui, par définition, devrait représenter au moins deux fois plus de murs exposés que pour une maison mitoyenne… Les 4-façades consomment en outre énormément d’espace par habitant : entre 200 et 1000 m² de pâture ou de terre arable pour installer le logement de nos deux à trois personnes, en moyenne toujours.

Une vie subventionnée par l’Arabie saoudite

Surtout, ce qui distingue cette maison construite au cœur de l’Ardenne, c’est qu’elle condamne ses habitants et leurs descendants à une dépendance totale aux transports individuels. Aller chercher du pain, des courses, le petit au football, à l’école, sans oublier évidemment les déplacements vers le lieu de travail (lequel se situe souvent à Liège ou à Verviers, voire à Bruxelles pour certains habitants du village)… Celui qui habitera une nouvelle maison dans ce hameau doit se faire à l’idée qu’il dépendra totalement d’une voiture pour la moindre de ses activités. Pire, en estimant que cette nouvelle maison sera occupée pendant cinquante ans, ses habitants subiront cette dépendance jusqu’en 2070 au minimum, à condition bien-sûr que l’énergie reste bon marché jusqu’à cette date !! Ce qui paraît très peu probable. Que se passerait il si, d’ici là, la Wallonie, pour une raison ou une autre, n’avait plus les moyens de payer sa boulimie énergétique (pour cause de choc pétrolier, climatique ou autre) ?

Il n’est donc pas exagéré de parler, pour ce type d’habitation, de « carbon lock in », c’est-à-dire d’un investissement qui, au même titre qu’un pipeline pétrolier ou qu’une centrale au charbon, condamne la société à un modèle économique basé sur la surconsommation énergétique sur le long terme.

Une consommation énergétique incompressible

Quelle consommation énergétique liée au transport est induite par le fait de vivre à Hénumont, ou dans tout autre village éloigné ? Cela dépend évidemment de ce qu’on fait de sa vie à Hénumont… Aujourd’hui, la plupart des jeunes couples qui se sont installés dans le hameau n’ont pas grand-chose de rural dans leurs activités quotidiennes. Ils dorment dans le village, mais pour le reste, l’essentiel de leurs activités professionnelles ou de loisir implique des déplacements très fréquents vers la ville (qu’ils ont pourtant souvent fuie)… Leur consommation de transport individuel est donc la plupart du temps pantagruélique.

Pour se faire une idée du mode de vie des Hénumontois, je vous propose un rapide calcul. Postons-nous durant une heure à l’entrée du village voisin, Logbiermé, qui a la particularité d’être un cul-de-sac. Cela va nous faciliter les calculs car toute voiture passant sur la route d’accès ne peut aller que dans une des maisons du village. Maintenant, comptons ! Je compte 15 voitures sur une heure en ce weekend de Noël. Sachant que Logbiermé comporte 28 maisons, dont sans doute une bonne moitié sert de résidence secondaire ou d’hébergement de tourisme, et en prenant comme référence une journée ouvrable de dix heures, on peut estimer [1] que :

1) l’ensemble des foyers du village génère cent cinquante déplacements par journée

2) chacune de ces maisons génère 5,4 déplacements en voiture par journée
La destination étant au minimum Trois-Ponts, soit 25 Km aller-retour, chaque maison génère au strict minimum 134 Km de trajet juste pour les occupations quotidiennes de ses habitants.

Mon calcul de coin de table n’a rien de scientifique. Mais il suffit de parler aux habitants pour confirmer que le raisonnement peut être étendu au reste de l’année. Vivre ici, c’est passer sa vie en voiture…

Il manque d’études précises sur la corrélation entre l’endroit où l’on vit et les besoins en transport. Des chercheurs de la CPDT ont par exemple comptabilisé les besoins en transport pour aller au travail selon la commune du domicile. La carte ci-dessous montre en rouge à quel point vivre dans le croisant ardennais implique un grand besoin en transport privé. On notera aussi que la distance aux lignes de chemin de fer et aux autoroutes est sensiblement la même qu’en Flandres mais que, là-bas, cela ne paraît pas poser de problème de prendre le train plutôt que la voiture individuelle pour aller au travail…

Source : CPDT Lepur-ULg (2010). La carte montre du vert au rouge les consommations énergétiques liées au transport pour se rendre à son lieu de travail. La Wallonie apparaît beaucoup plus rouge que la Flandres surtout dans le croissant ardennais, gaumais et la Hesbaye.

A qui jeter la brique ?

Je comprends que ce genre d’analyse fasse se hérisser les poils des membres de ma famille – jamais marrant de se faire attaquer dans son mode de vie par un cousin qui se croit plus malin que tout le monde. Alors que dire quand il s’agit de présenter ce plaidoyer à des décideurs politiques ? Combien de bourgmestres de communes rurales se disent prêts « à défendre la ruralité face à l’impérialisme des citadins ». (sans jamais définir ce que c’est que la ruralité. Serait-ce peut-être « dormir à la campagne » ?)

Soyons clairs ! Ceux qui font construire dans un village rêvent tout simplement, comme la plupart des Wallons, de venir poser leur nid familial au vert, et de voir leurs enfants courir dans les champs comme dans les souvenirs sublimés de leur propre enfance (et tant pis si les gamins que je connais à Hénumont préfèrent largement leur console aux bois qui les entourent). En fait, l’attrait pour cette campagne est aussi ancré dans notre culture que les boudins de Noël qui contemplaient médusés notre altercation familiale ! Comme souvent dans les questions environnementales, l’intérêt de tous se heurte à la liberté de chacun…

Revoir le modèle d’urgence

Serait- il possible de changer la norme sociale ? Sans doute, mais ce genre d’évolution se fera sur plusieurs générations. En attendant, nous ne pouvons pas regarder des villages comme Hénumont, où le m2 n’est pas cher, croître à un rythme de 5 à 10% par an. Cela enfermerait tous ses habitants futurs dans un modèle totalement intenable d’un point de vue environnemental voire économique (en cas d’augmentation massive des prixde l’énergie). C’est donc dès aujourd’hui qu’il faut sortir de ce modèle de développement territorial qui nous mène droit dans le mur.

Les administrations wallonnes sont en train de travailler à un plan Climat-Energie qui vise notamment à diminuer nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et au-delà. Il devra être approuvé en 2018. Des efforts importants seront demandés notamment dans la rénovation de notre parc immobilier et dans l’industrie. Mais quel serait le sens de consentir à de tels efforts de réduction tout en favorisant un développement territorial qui entrainera une surconsommation d’énergie pour les décennies à venir ?

La cohérence exige de s’attaquer à ce tabou sociétal de la brique dans le ventre du Wallon et à l’addiction à la voiture individuelle qu’elle implique ! Même si cela doit rendre les repas de Noël de nos décideurs politiques un peu plus compliqués…


[1Sur une journée de 10 heures ouvrables (heures d’ouverture des commerces) mes 150 voitures/heures deviennent 75 trajets pour 28 maisons soit 2,67 trajet /jour/maison.



 
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