La Fédération
 
Opinions
 
Actualité
 
Actions !
 
Campagnes
Mobilité
 
Aménagement du territoire
 
Energie, climat
 
Economie
 
Agriculture, nature
 
Pollution, environnement, santé
Formations & Appui
 
Newsletters
 
C’est ça, la vie ?
La Pastèque  •  20 novembre 2014  •  Société / Alternatives

-

0,48% : telle est la part accordée à l’environnement dans la déclaration gouvernementale que le Premier ministre présenta devant la Chambre des représentants le 14 octobre dernier. [1] 0,48%, ce n’est vraiment pas beaucoup et cela interpelle, perturbe, inquiète lorsque l’on s’active quotidiennement à la défense dudit environnement. 0,48%, c’est quasiment deux tiers de moins que la place occupée par le sujet (1,33%) dans la version Di Rupo 1er de l’exercice, en décembre 2014, mais que signifie un tel ratio à ce niveau d’insignifiance ?

L’importance réelle de ces 0,48% – comme celles des 0,95% (0% chez Di Rupo…) dédiés à la culture et du double 0 attribué à la politique scientifique – réside dans ce qu’ils nous disent des priorités du temps. A savoir que

  • la qualité de l’« ensemble des éléments objectifs (qualité de l’air, bruit, etc.) et subjectifs (beauté d’un paysage, qualité d’un site, etc.) constituant le cadre de vie d’un individu » [2] et la préservation « des éléments (biotiques ou abiotiques) qui entourent un individu ou une espèce et dont certains contribuent directement à subvenir à ces besoins » [3] importent peu aujourd’hui à nos dirigeants ;
  • permettre et favoriser « l’enrichissement de l’esprit par des exercices intellectuels » [4] ne constitue pas pour eux un enjeu digne d’intérêt et de mobilisation ;
  • le progrès dans « les multiples domaines couverts par la Politique scientifique fédérale, de l’Antarctique au développement des nouvelles technologies, de la mer du Nord à la restauration d’œuvres d’art, de la gestion de l’environnement aux satellites » [5] est clairement considéré comme dénué d’importance.
    Ce qui compte vraiment, prime sur tout, monopolise attention et énergie, ce sont les sacro-saints enjeux sociaux-économiques.

On connaît la chanson « on ne peut redistribuer que la richesse que l’on crée », « dans une économie mondialisée, on doit afficher notre compétitivité » ainsi que le célèbre refrain où « relance » rime avec « croissance » et il ne s’agit pas de s’affranchir des réalités du monde pour fantasmer un paradis de Bisounours. On peut/on doit toutefois s’interroger sur le sens d’une vie ainsi phagocytée par des enjeux strictement matérialistes. Car si « travailler », « produire » et « consommer » constituent depuis toujours une trilogie au cœur de l’activité humaine, elle n’a jamais constitué la fin en soi qu’elle semble aujourd’hui devenue. Longtemps, il y eut des projets, des valeurs et des idéaux religieux, philosophiques ou politiques transcendant une démarche désormais réduite à l’acquisition d’un « pouvoir d’achat » ou, pour les Etats, d’une « puissance économique ».

Ce serait donc désormais cela, la vie ? Courir après un travail de plus en plus rare, accepter de s’y ennuyer car « estimes-toi déjà heureux d’en avoir un ! » puis s’enfuir en vacances une, deux, trois fois l’an pour essayer d’oublier la fadeur du quotidien et acheter toujours plus pour remplir d’objets majoritairement inutiles le vide de cette existence… ?

Dans son dernier ouvrage, un pamphlet intitulé « L ‘erreur de calcul » [6] Régis Debray dénonce ce modèle où, dès l’école, « un culte bien vivant [celui de la richesse] en a remplacé un autre, moribond » ; (…) « l’économie est une vulgate, où l’endoctrinement s’appelle explication, laquelle n’est pas une heure d’instruction religieuse par semaine mais une catéchèse quotidienne et cathodique ». Et le philosophe prévient les grands prêtres de cette « religion ambiante du salut par la thune » : « Il arrive en effet que le business ne fasse pas le bonheur et qu’on ait besoin en point de fuite de grandes choses inutiles. » Peut-être. Sans doute. Ou pas… Le pessimiste qu’on me dit être tendrait plutôt à considérer que ce « besoin en point de fuite de grandes choses inutiles » ne concerne qu’une minorité et que le plus grand nombre peut parfaitement se satisfaire des plaisirs frelatés que permet « la thune ». Reste par ailleurs à savoir quelle perspective ce modèle offre à celui ou celle qui n’en veut pas ou n’y trouve pas sa place...

Reste aussi à déterminer si, au-delà de l’acceptation par chacun(e) de ses membres, une collectivité humaine peut s’accommoder durablement de cette absence de sens et, plus encore, d’objectif partagé. Car par-delà leur vanité, l’accumulation de richesses et l’élévation sociale ne participent pas d’un projet commun mais d’une aspiration individuelle égocentrique plus apte à opposer les uns aux autres qu’à les unir.

Eminente sociologue, membre honoraire du Conseil constitutionnel français, fille de Raymond Aron et peu suspecte de biais gauchissant, Dominique Schnapper [7] met ainsi en garde : « Il existe le risque que l’intérêt général s’évanouisse si les grands projets – qui dépassent la vie quotidienne – ne sont plus portés par une conviction républicaine et une conception du bien commun. La civilisation du confort immédiat, individuel, présente des dangers potentiels. Une société doit rester une par un minimum de valeurs communes, faute de quoi elle se délite. Je ne crois pas aux grandes conflagrations, comme celle que nous commémorons cette année, mais il existe le danger que les démocraties s’effritent dès lors qu’elles ne nourrissent plus un projet assez fort dépasser les intérêts immédiats de chaque individu. «  (…) « Nous vivons dans une société autofondée, qui n’admet pas de principe de légitimité extérieure à elle-même, qui repose sur la volonté des hommes réunis en une communauté de citoyens. Ces derniers sont la source de toute légitimité. C’est une belle idée qui implique la confiance dans la rationalité des êtres humains et respecte leur dignité mais elle nécessite que les individus restent des citoyens et qu’ils ne soient pas exclusivement mus par la recherche de leur bien-être personnel. » [8]

Cette société économiciste où l’individu remplace le citoyen et où la sauvegarde de l’intérêt personnel prime sur la défense du mieux-être collectif n’est malheureusement pas une perspective à plus ou moins long terme, elle constitue déjà – dans une forme encore inaboutie – notre réalité. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ce pour quoi les foules sont aujourd’hui prêtes à se mobiliser : ce qui a un impact sur LEUR vie, pas ce qui pourrait changer LA vie… Les mobilisations syndicales faisant de « la défense du pouvoir d’achat » leur mot d’ordre s’avèrent de ce point-de-vue tristement éloquentes du monde tel qu’il va et tel que beaucoup l’ont imperceptiblement, insidieusement mais inéluctablement intégré.

Ce serait donc cela, la vie : se prostituer pour gagner de quoi jouir des plaisirs factices de la consommation en s’assommant de futilités sinon d’antidépresseurs ou d’alcool pour supporter le turbin ?

Le faire/laisser croire est d’autant plus regrettable que ce modèle est une impasse. La donne a changé, les « trente glorieuses » ne reviendront pas et, avec ou sans croissance, le plein emploi est un mythe et le culte de l’« arbeit macht freï » qui régit encore les politiques ne résistera plus longtemps à l’épreuve des faits.
On peut attendre de prendre son effondrement de plein fouet et ce qui sera d’autant plus douloureux qu’il occupait tout l’espace.
On peut aussi anticiper la chute, s’employer dès à présent à refaire des individus nombrilistes des citoyens conscientisés réunis autour d’un projet collectif, la construction d’un « autre monde ».
On peut par la même occasion refaire de nos vies des créations originales plutôt que des stéréotypes marchandisés.
On peut. Mais qui le veut… ?


[1« La déclaration gouvernementale de Michel 1er et ses attentions politiques », analyse réalisée par Grégory Piet et Régis Dandoy, politologues respectivement à l’Université de Liège et à l’Université Catholique de Louvain.

[2Définition de « environnement » par « Le Petit Larousse »

[3Définition de « environnement » par « Le Petit Larousse »

[4Définition de « culture » par « Le Petit Larousse »

[6Editions du Cerf, octobre 2014,

[7Dernier ouvrage paru : « L’esprit démocratique des lois », collection NRF Essais, Gallimard, février 2014

[8In « Le Vif/L’express » n° 34 du 22/08/2014 (interview pat Christian Makarian)



 
Voir aussi
Dans la même rubrique
Soutiens