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Comment les climatosceptiques vous manipulent.
Pierre Courbe  •  20 décembre 2013  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre

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Il y a quelques semaines, le Collectif climatosceptique « 15 vérités qui dérangent » [1] publiait un communiqué de presse dans le but clairement affiché de décrédibiliser le travail du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’experts sur l’Evolution du Climat) en démontant son dernier rapport [2] Nous avons souhaité analyser posément la prose de ce Collectif qui prétend faire « de la critique scientifique » mais utilise surtout les techniques de la dialectique éristique (définie par Arthur Schopenhauer [3]l, qui y a consacré un ouvrage, comme « l’art de la controverse, menée de telle manière qu’on ait toujours raison ») au service d’un positionnement idéologique.

Vous trouverez ci-dessous une analyse critique des 10 points développés dans le communiqué du collectif. Nous terminerons par un résumé des techniques utilisées par le Collectif dans sa communication.
Celles et ceux qui auraient suivi les différents épisodes au fur et à mesure de leur parution sur le site d’IEW peuvent se rendre directement aux conclusions et au résumé des techniques en cliquant ici

« Argument 1. Le rapport du GIEC repose sur une méthodologie politique »

Il est surprenant d’entendre présenter ce rapport comme étant scientifique parce qu’il se base sur des publications scientifiques. Ce n’est pas parce que le GIEC a analysé des milliers de publications scientifiques que sa synthèse est une vérité absolue. De l’aveu même du GIEC, ce rapport est un « jugement d’experts ». Ce sont en effet des experts qui ont effectué une analyse des publications scientifiques choisies par eux parce qu’elles corroborent leur thèse de départ. De nombreuses publications scientifiques sont ignorées parce qu’elles ne rentrent pas dans le canevas proposé par les statuts du GIEC, qui exigent de se concentrer sur l’influence de l’homme (par opposition à celle de la nature) sur le climat.

Notre analyse :

Très habilement, les auteurs laissent supposer au lecteur que le GIEC prétendrait détenir « la vérité absolue » sur base d’un travail uniquement scientifique. Le rapport est donc un jugement d’experts « de l’aveu même du GIEC » (l’expression laissant entendre qu’il s’agit de la confession d’une faute : l’utilisation de ce type de vocabulaire se répète tout au long du document du Collectif). Fort habile, mais ridicule, le document « Les principes régissant les travaux du GIEC » [4] est on ne peut plus clair à ce sujet : « Comme le Groupe d’experts est un organe intergouvernemental, les documents qui en émanent doivent être, d’une part, soumis à un contrôle scientifique par des pairs et, d’autre part, à un examen par les gouvernements ». (point 3. Rôle)

Le Collectif ne se gêne pas pour verser, dès ce premier point, dans le procès d’intention en affirmant que les publications analysées par le GIEC sont « choisies par eux parce qu’elles corroborent leur thèse de départ ».

Par ailleurs, pour le collectif, il est honteux que les statuts du GIEC « exigent de se concentrer sur l’influence de l’homme sur le climat ». Or, les principes régissant les travaux du GIEC sont, ici aussi, parfaitement limpides pour qui les lit sans préjugé : « Le GIEC a pour mission d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au changement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation ». (point 2. Rôle)
Si le GIEC étudie les changements climatiques d’origine humaine, il ne fait bien évidement pas l’hypothèse ridicule que tous les changements climatiques seraient d’origine humaine (ce que laisse sous-entendre le Collectif). Tout en s’intéressant à l’ensemble des travaux relatifs au climat et aux facteurs qui l’influencent, le GIEC se concentre sur les changements d’origine humaine d’une part parce qu’il est apparu avec un degré de certitude croissante que le réchauffement climatique actuel était bien dû principalement à une origine anthropique, et d’autre part car c’est à ceux-là que l’homme peut répondre (il n’est guère facile d’influencer l’activité solaire…)

Avec ce premier point, le Collectif fait fort : d’emblée, il utilise dans un savant mélange les techniques dialectiques de la diversion et de l’attaque ad hominem tout en utilisant un vocabulaire culpabilisant. Mais on peine à trouver la grille d’analyse scientifique à laquelle il se réfère.

« Argument 2. Le rapport minimise le plateau de température depuis 15 ou 17 ans »

Depuis quelques années, des scientifiques n’ont de cesse de montrer que la température du monde n’augmente pas. Trop longtemps cachée, cette vérité a éclaté au grand jour il y a quelques mois et aujourd’hui elle ne peut plus être ignorée. Ne parvenant plus à masquer ce fait majeur, le GIEC tente par des arguties sémantiques d’en minimiser la portée. Le plateau de températures observé depuis 15 ou 17 ans [5] est désigné, par le GIEC, comme une « réduction dans la tendance de réchauffement de surface » (sic). Le GIEC tente ainsi de noyer le poisson par des formules alambiquées qui jouent sur des moyennes décennales et n’expliquent en rien ce plateau, qui défie toutes les tentatives de modélisation du climat par le GIEC.

Notre analyse :

Copieux mélange des genres, ce deuxième point est particulièrement pervers :
- La « vérité cachée qui éclate au grand jour » évoque inévitablement quelque complot honteux – ce qui est toujours pratique pour jeter le discrédit sur une institution. Mais ne repose sur rien en l’occurrence.
- Alors qu’il est clairement établi que le GIEC évalue les travaux scientifiques (et ne fait donc pas de modélisation), le Collectif affirme que le plateau de température « défie les tentatives de modélisation du climat par le GIEC ». Cherchez l’erreur - ce n’en est pas une, mais une astuce consistant à associer le nom du GIEC à une prétendue incompétence scientifique.
- Le « plateau » auquel il est fait référence est un parfait exemple de démarche non-scientifique. L’année 1998 a été particulièrement chaude en raison d’une manifestation très forte du phénomène El Nino par lequel (pour faire simple) les océans restituent beaucoup de chaleur à l’atmosphère. Le choix, posé par ceux qui mettent en avant ce « plateau », de l’année 1998 comme référence n’a rien d’innocent : si l’on prend la suivante (1999, environ 0,2°C moins chaude), les conclusions que l’on peut tirer sont très différentes. Les climatologues travaillent sur des moyennes pour éviter le genre d’erreurs que commet intentionnellement le Collectif. En prenant en compte les moyennes sur des périodes de dix ans, le réchauffement saute directement aux yeux [6].
- Les températures de surface dont il est question ici ne sont qu’un des indicateurs de l’état du système climatique dont l’étude suppose la prise en compte de nombreux autres paramètres : température des masses d’eau, état des glaciers, couverture neigeuse, niveau des mers, … C’est la mise en parallèle des observations relatives à ces différents indicateurs qui permet de tirer des conclusions sur l’évolution du climat.
- Pour la quasi stagnation des températures de surface observée de 1998 à 2012, divers phénomènes sont sans doute à l’œuvre [7], dont des éruptions volcaniques et une baisse dans l’activité solaire (facteurs souvent présentés comme déterminants par ceux qui remettent en cause la responsabilité humaine dans les changements climatiques), de même qu’un stockage de la chaleur dans les océans (voir point 4 ci-dessous).
- Par ailleurs, le réchauffement ne fait aucun doute si on se base sur les observations scientifiques, et nul besoin d’avoir recours aux modèles pour le constater.

« Argument 3. La causalité entre la croissance des émissions de CO2 depuis 1998 et l’"augmentation" de température n’est pas soutenable »

De 1998 à nos jours, l’homme a émis le tiers de toutes les émissions humaines (anthropiques, selon le terme consacré) de CO2 depuis le début de la Révolution industrielle. Or, pendant cette période, la température s’est stabilisée. Il n’est pas possible de soutenir l’existence d’un rapport de causalité entre cette croissance sans précédent des émissions de CO2, et la non-augmentation de la température.

Notre analyse :

Ayant bien préparé le terrain avec les deux premiers points, le Collectif assène sobrement cet argument qui ébranle à première vue. Sauf que… Le climat planétaire est tout à la fois caractérisé par une grande inertie, une grande variabilité interne et une forte sensibilité aux conditions dans lesquelles il se trouve lors d’une « sollicitation ». Il se comporte dès lors plutôt comme un camion de 40 tonnes que comme une voiture de sport : même en mettant les gaz à fond, on n’obtient pas nécessairement une accélération immédiate, cela dépend de beaucoup de paramètres, dont le régime moteur.
De plus, comme signalé au point 2, les températures de surface ne sont qu’un des indicateurs de l’état du système climatique, dont les différentes composantes possèdent leurs propres dynamiques. Tous les symptômes d’une maladie ne se développent pas à la même vitesse. Quel médecin conclurait à la bonne santé du patient au vu de sa faible fièvre alors que, par ailleurs, celui-ci aurait des vertiges, des nausées, et des douleurs dans le ventre ? Rappelons donc que c’est la mise en parallèle des observations relatives aux différents indicateurs (couverture neigeuse,
températures des masses d’eau, niveau des mers, état des glaciers, températures de l’atmosphère, ...) qui permet de tirer des conclusions sur l’évolution du climat.

Dialectiquement parlant, ce point vise, en critiquant une erreur ponctuelle, réelle ou fantasmée (fantasmée dans ce cas-ci), à porter atteinte à la crédibilité de l’ensemble de la production de « l’adversaire ». Imaginez un élève brillant, ayant réussi son examen avec 99% des points. Vous focalisant sur le fait qu’il a « tort » à 1%, vous laissez entendre qu’il ne peut avoir raison pour le reste, que donc tout ce qu’il a répondu est faux, et qu’il s’agit dès lors d’un cancre. Ce genre de raisonnement ne peut fonctionner que sur un terrain bien préparé (il n’intervient ici qu’après les deux premiers points) et sur un aspect peu maîtrisé par celui qui écoute le discours.

« Argument 4. La théorie de la captation de la chaleur par les océans paraît, au mieux, téméraire »

Ne sachant expliquer comment la température s’est stabilisée depuis 15 voire 17 ans, le GIEC propose une parade surprenante : la chaleur supplémentaire serait captée par les océans (alors qu’il n’avait jamais été question de cette captation dans les rapports précédents). Soudainement les océans se transforment en trous noirs qui absorbent de l’énergie avant de la restituer dans les décennies ou les siècles à venir...
Cette thèse paraît d’autant plus téméraire que les mesures effectuées sur le contenu thermique des océans sont entachées de marges d’erreur gigantesques, de loin supérieures aux valeurs obtenues. Pire, de récents travaux indiquent que l’on a sous-estimé la perte d’énergie de la part des océans. Autrement dit, les océans relachent plus d’énergie qu’on ne le pensait, ce qui veut dire qu’ils en accumulent beaucoup moins que prévu.

Notre analyse :

Très proche du point précédent (partant sur les mêmes prémices et utilisant la même technique de dialectique éristique), celui-ci vole cependant un peu plus bas.
- Le GIEC ne propose pas de « parade » : il avance, sur base des travaux scientifiques consultés, des hypothèses. Parmi celles-ci, une redistribution de la chaleur dans les océans.
- L’eau emmagasine, par unité de volume, environ 4000 fois plus de chaleur (d’énergie) que l’air pour faire monter sa température d’un degré. Ceci rend très complexe la détermination des modalités de captation de la chaleur et des modifications de température, même pour une chaleur supplémentaire précisément connue.
- Le réchauffement des océans n’est guère une nouveauté, contrairement à ce que laisse entendre le Collectif. Ainsi, on sait depuis longtemps que ce réchauffement participe, du fait de la dilatation thermique de l’eau, à la montée du niveau des mers.
- Les « marges d’erreurs gigantesques » et les « récents travaux » auxquels fait allusion le Collectif pour en tirer une conclusion péremptoire (« les océans relâchent plus d’énergie qu’on ne le pensait ») ne sont pas référencés, ce qui est assez peu compatible avec la « critique scientifique » que prétend mener le Collectif.

« Argument 5. L’intervalle de température futur est de plus en plus incertain »

Le GIEC donne aujourd’hui une fourchette d’augmentation de la température de 1,5 à 4,5°C, alors qu’elle était de 2 à 4,5°C dans le précédent rapport de 2007. On doit constater qu’au fil des rapports, les fourchettes de température que propose le GIEC sont de plus en plus larges. Selon le GIEC, cela démontre une meilleure compréhension du phénomène. Conclusion : mieux on comprend, plus grande est l’incertitude.

Notre analyse :

Dialectiquement parlant, on se trouve plutôt ici dans le rayon de la généralisation et du raisonnement par l’absurde. Le Collectif utilise sans vergogne des termes flous, sans les définir et sans prendre la peine d’en préciser le domaine de validité, ce qui relève à la fois d’une certaine malhonnêteté intellectuelle et d’un mépris certain pour le public auquel on s’adresse.
- Lorsqu’il parle « d’augmentation de température de 1,5 à 4,5°C », le Collectif se réfère en fait à la sensibilité du climat à l’équilibre, définie par le GIEC comme la réponse du système climatique à un forçage radiatif [8] constant sur plusieurs siècles. Il désigne donc les variations de la température à la surface du globe annuelle moyenne à la suite d’un doublement de la concentration d’équivalent CO2 dans l’atmosphère [9].
- Selon le cinquième rapport d’évaluation du GIEC, il est probable que la sensibilité du climat à l’équilibre se situe entre 1,5 et 4,5 °C. Cette valeur est la même que celle des trois premiers rapports [10]. Seul le quatrième rapport d’évaluation présentait une fourchette de 2 à 4,5°C. Il est donc parfaitement faux que « au fil des rapports, les fourchettes de température que propose le GIEC sont de plus en plus larges » - ce qu’affirme pourtant le Collectif avec un bel aplomb.
- Est fausse également l’affirmation selon laquelle le GIEC considérerait que cela « démontre une meilleure compréhension du phénomène ». Il précise simplement que cette modification de la limite inférieure par rapport au précédent rapport résulte (et non démontre) notamment d’une meilleure compréhension de la sensibilité climatique et de données supplémentaires quant aux températures de l’atmosphère et de l’océan.
- La dernière phrase (en gras) du Collectif peut interpeller à première vue (elle est là pour cela). Mais, outre que l’incertitude ne s’est pas agrandie ici, il arrive, en sciences, que l’amélioration de la compréhension des phénomènes s’accompagne d’une augmentation de l’incertitude. Si la dernière phrase du Collectif ne déparerait pas la Une d’une revue de la presse à scandale, elle n’a pas sa place dans un texte qui se réclame de la « critique scientifique ». On est ici en présence d’un argument dit ad auditores en dialectique éristique, argument dont seul le spécialiste percevra le côté boiteux et qui sera d’autant plus fort qu’il fera apparaître l’argumentation de la partie adverse sous un jour prétendument ridicule.

« Argument 6. Peut-on se tromper sur une partie, et avoir raison sur le tout ? »

Le GIEC parle peu de la période 1998-2012, dont ses modèles ne parviennent pas à rendre compte, mais il prétend que ses modèles ne se trompent pas pour la durée de 1951 à 2012 ! Cette période 1951-2012 inclut également un intervalle allant de 1951 jusqu’en 1975, où les températures sont restées stables voire en légère diminution, ce que les modèles ne sont parvenus à simuler qu’en attribuant à l’atmosphère de cette période une quantité d’aérosols qu’aucune observation n’a corroboré. Étrangement, le GIEC soutient que sur des périodes beaucoup plus longues on peut accorder une « très haute confiance aux modèles ».

Notre analyse :

Fait peu courant en dialectique éristique (où l’on avance généralement masqué) : le Collectif annonce ici clairement la ficelle qu’il utilise : jeter le discrédit sur une partie pour rejeter l’ensemble. Il a peut-être considéré cela utile du fait que, contrairement à son affirmation, le GIEC ne se trompe pas sur une partie (voir les commentaires des points 3 et 4 ci-dessus).
- Sur la période 1950 à 1975, les températures n’ont pas été « en légère diminution ». Selon les données disponibles sur le site de la NASA , les températures moyennes annuelles ont varié dans une fourchette de 0,36°C avec une légère tendance … à la hausse : l’augmentation des températures (moyennes glissantes sur 5 ans) sur ces 25 années a été de 0,07°C.
- Le Collectif (qui est décidément en mal d’arguments) revient, pour terminer, avec la confusion court terme – long terme déjà introduite au point 2 et qui ignore la notion d’horizon prédictif [11]. L’horizon prédictif de la climatologie se déploie à partir de quelques dizaines d’années (30 ans typiquement). On peut aujourd’hui vérifier la fiabilité des modélisations réalisées il y a 30 à 40 ans – mais aucun climatologue ne prétendrait pouvoir modéliser le climat année après année : cela n’aurait tout simplement pas de sens. Lorsque, atteint d’une maladie bénigne, je respecte les prescriptions de mon médecin, je suis sûr (à 95%) de guérir dans les dix jours ; mais rien ne me permet de prédire mon état de santé le lendemain.

« Argument 7. L’impact d’un doublement des émissions de CO2 est totalement imprévisible »

Selon le GIEC dans un scénario de croissance de 1% l’an des émissions de CO2, lorsque la concentration en CO2 dans l’atmosphère aura doublé, c’est-à-dire lorsqu’elle atteindra 800 ppm [3], la température augmentera dans une gamme de 1,0°C à 2,5°C (avec une haute confiance) et très probablement pas plus que 3°C [12]. Quelle est, en fin de compte, la prévision de fourchette d’augmentation, pour un doublement de la concentration en CO2 : 1,5-4,5°C ou 1,0°C-2,5°C ? Intervient ici un distinguo subtil qu’on n’explique évidemment pas aux décideurs auxquels le résumé s’adresse. Les modélisateurs du GIEC considèrent qu’une grande partie de la chaleur due à l’effet de serre est emmagasinée dans l’océan profond, et que celle-ci demeurera captive pendant plusieurs siècles voire plus d’un millénaire. La fourchette 1,5°C-4,5°C, c’est pour dans 300, 500 ou 1000 ans ! En 2100, nous serons loin d’atteindre un tel niveau, et donc nous nous situerions bien en dessous de cette fourchette.
Alors, si l’objectif politique est de maintenir la hausse de température en dessous de 2°C, il est urgent de ne rien faire !

Notre analyse :

Le Collectif déplore un « distinguo subtil » - mais tisse pour sa part un imbroglio infantile !
- Le Collectif s’offre d’entrée de jeu un petit plaisir en associant le doublement de la concentration de CO2 dans l’atmosphère à une concentration de 800 ppm. Il se réfère ainsi implicitement à la valeur de 400 ppm de CO2 dans l’atmosphère mesurée durant quelques jours fin mai 2013. Lorsque l’on parle de doublement de la concentration de CO2 dans l’atmosphère, on se réfère généralement aux niveaux préindustriels (280 ppm) ; le doublement correspond alors à une valeur de 560 ppm. Avec les plus de 390 ppm actuels, nous sommes donc presque à mi-chemin sur la voie du doublement.
- Le « scénario de croissance de 1% l’an » mentionné par le collectif intervient en fait dans la détermination de la réponse climatique transitoire. Cet indicateur est une mesure de la force et de la rapidité de la réponse de la température de surface à un forçage par des gaz à effet de serre ; il est établi sur base de l’hypothèse d’un doublement de la concentration de CO2 dans l’atmosphère dans le cas d’une augmentation annuelle de 1% (donc en 70 ans).
- Contrairement aux affirmations du Collectif, la distinction entre la sensibilité du climat à l’équilibre et la réponse climatique transitoire (voir commentaire du point 5 ci-dessus) est très clairement établie dans le résumé pour les décideurs (Summary for policy makers, point D.2).
- Manifestement, le Collectif n’a pas compris la distinction et/ou fait preuve d’un beau mépris pour celles et ceux qui peupleront notre Planète après l’année 2100 en affirmant – sur base de l’hypothèse erronée que des augmentations de températures de plus de 2°C n’interviendraient que d’ici quelques centaines d’années - qu’il faut choisir l’inaction. Attend-on d’être en phase terminale pour tenter d’éradiquer son cancer ?

On retrouve dans ce point les techniques de brouillage du message (confusion entre deux concepts dont l’usage est pourtant clairement défini par le GIEC) et de suspicion jetée sur l’adversaire (le GIEC n’expliquerait pas les choses aux décideurs) agrémentées d’une petite pirouette "bêtement" ironique pour clore le tout.

« Argument 8. Le GIEC reconnaît enfin qu’il y eut des périodes chaudes avant l’ère industrielle »

Après l’avoir occulté dans les rapports précédents, le GIEC reconnaît enfin que des régions ont été aussi chaudes au Moyen Âge qu’en fin de XXème siècle. Il tempère cette affirmation en insistant sur le caractère régional, et non global, du réchauffement médiéval constaté. Il n’est pas étonnant que l’on ne puisse disposer, pour le Moyen Âge, d’observations couvrant la totalité de la planète. Néanmoins, des études locales réparties sur tous les continents et océans, attestent d’un net réchauffement médiéval (ainsi que du refroidissement du Petit âge glaciaire). Ce réchauffement a été estimé de 1°C supérieur par rapport la moyenne des températures de 1880 estimée pour la planète. Il fut même plus important lors de l’Optimum holocène il y a 7 000 ans, période pendant laquelle pratiquement tous les glaciers ont disparu [13]. Le CO2 présent au cours de ces périodes n’avait bien évidemment aucune origine anthropique. 36 études scientifiques ont été recensées, en ce sens, par le magazine CO2 Sciences. La formulation du GIEC selon laquelle « ces périodes chaudes régionales ne se sont pas produites, selon les régions, de façon aussi cohérente qu’au 20ème siècle » ne doit pas induire en erreur : ce qui est qualifié de manque de cohérence résulte du fait que pour un bon nombre de régions on ne possède pas d’observations scientifiques relatives à l’époque médiévale. Observons également de nos jours que si les glaces en Arctique fondent (bien que s’étant en partie reformées en 2013), les glaces en Antarctique ont augmenté.

Notre analyse :

Le Collectif utilise, ici encore, la technique consistant à jeter le discrédit sur l’honnêteté intellectuelle des membres du GIEC : pendant des années, on nous aurait caché des choses et, aujourd’hui, on les reconnaîtrait enfin.
En 2007, le GIEC publiait son quatrième rapport d’évaluation dans lequel il était dit que : « Les changements dans les glaciers sont évidents dans les données de l’Holocène, mais ces changements sont dus à d’autres processus que le recul de la fin du XXe siècle. Les glaciers de plusieurs régions de l’hémisphère nord se sont retirés en réponse à la chaleur régionale renforcée par la force orbitale il y a entre 11 000 et 5 000 ans et ils étaient plus petits qu’à la fin du XXe siècle (voire même inexistants) à certains moments il y a 5 000 ans. L’actuel retrait quasi-mondial des glaciers de montagne ne peut pas être dû aux mêmes causes, parce que la diminution de l’ensoleillement estival durant les quelques derniers milliers d’années devrait être favorable à la croissance des glaciers » .
Le manque d’honnêteté intellectuelle est peut-être à chercher du côté du Collectif. En effet, il se garde bien de relever que T. Cronin, auteur de l’ouvrage auquel le Collectif renvoie à propos du « pic de l’holocène », conclut que, dans les dernières décennies, le forçage radiatif par les gaz à effet de serre a supplanté la variabilité de l’activité solaire et l’activité volcanique comme facteur d’influence principal sur les changements climatiques. Ce qui va à l’encontre des thèses défendues par le Collectif 15 vérités qui dérangent dans son ouvrage éponyme.
Au sujet de l’Antarctique, le Collectif entretient la confusion entre deux notions différentes pour en tirer des conclusions peu compatibles avec la rigueur scientifique : la calotte glaciaire (qui couvre le continent antarctique) et la banquise (glace à la surface de la mer, autour du continent antarctique). Si cette dernière gagne légèrement en étendue, la vitesse de la fonte de la première augmente fortement. Les deux dynamiques à l’œuvre sont différentes, de même que les bilans massiques. Affirmer « les glaces en Antarctique ont augmenté » relève soit de la méconnaissance totale des phénomènes observés, soit de la manipulation.

« Argument 9. Le GIEC ne parvient pas à expliquer de manière convaincante l’effet du principal gaz à effet de serre : la vapeur d’eau »

Comme dans les rapports précédents, le GIEC introduit un effet de rétroaction positive dû à la vapeur d’eau. Il est ainsi expliqué qu’une faible augmentation des émissions de CO2 induit un effet de levier sur le principal gaz à effet de serre qu’est la vapeur d’eau (un peu de CO2 fait que la grande quantité d’eau multiplie son effet de serre). Le problème est que si cette formule était appliquée à la quantité de CO2 émise depuis la révolution industrielle, nous aurions tous grillé depuis longtemps. Cette théorie est d’autant plus irrecevable que le GIEC admet une mauvaise compréhension des mécanismes de nuages et des précipitations, indispensables pour estimer la quantité de vapeur d’eau.

Notre analyse :

Comme aux deux points précédents, le Collectif utilise des termes flous et entretient la confusion entre des notions et concepts différents.
- L’augmentation de la vapeur d’eau dans la troposphère est induite par le réchauffement, du fait de l’augmentation de la pression de vapeur saturante [14] sous l’effet de l’augmentation de la température de l’air. Dans son troisième rapport d’évaluation (2001), le GIEC expliquait déjà que « L’augmentation de la teneur en vapeur d’eau de l’atmosphère est l’une des principales rétroactions à l’origine du fort réchauffement prévu par les modèles climatiques en réaction à un accroissement de la concentration de CO2 ». Dans son dernier rapport, le GIEC précise que l’augmentation de la vapeur d’eau présente dans la troposphère est de l’ordre de 3,5% sur les 40 dernières années, ce qui est cohérent avec l’augmentation de température de 0,5°C sur la même période.
- Par ailleurs, il demeure des incertitudes quant aux interactions entre les aérosols et les nuages, et donc quant à l’effet global des nuages, principalement ceux de basse altitude. Ceci est clairement identifié par le GIEC comme l’une des principales incertitudes sur lesquelles il convient de travailler. Mais cela ne remet pas en cause la compréhension de la rétroaction relative à la pression de vapeur saturante dans la troposphère.
Dans son « explication » de la rétroaction, le Collectif est particulièrement habile. L’expression « la grande quantité d’eau multiplie son effet de serre » est fausse en ce sens qu’elle laisse suggérer que le CO2 déclencherait un phénomène de démultiplication de « l’effet de serre » de l’eau déjà présente dans l’atmosphère. En fait, c’est la teneur en vapeur d’eau qui augmente sous l’effet de l’augmentation de température de l’atmosphère. Cette petite entorse par rapport aux faits permet au Collectif de suggérer que l’on serait en présence d’une « dynamique de l’eau » qui ne serait pas prise en compte par le GIEC. Et donc d’accréditer sa thèse de l’incompétence.

Relevons également que, plus on avance dans son document, plus la finesse de la « critique scientifique » du Collectif laisse à désirer, comme en atteste l’expression « nous aurions tous grillé ». L’allégorie du barbecue est couramment utilisée par le Collectif pour ridiculiser le réchauffement climatique [15].

« Argument 10. Il paraîtrait que la montée des océans s’accélère ? »

Basé sur l’utilisation des satellites (depuis 2003), des marégraphes et des proxys, le GIEC est "quasi totalement certain" qu’il y a une accélération de la montée du niveau des océans. Force est de constater cependant que de nombreuses publications [16] et experts (N-A. Mörner) indiquent au contraire un ralentissement dans la montée des océans. De plus, les valeurs obtenues sont de l’ordre de quelques millimètres tandis que les imprécisions sur les marégraphes et les proxys varient de plusieurs centimètres à des dizaines de centimètres. Les imprécisions sur les mesures des satellites sont de l’ordre du centimètre. L’imprécision est plus grande que la mesure. Sachant qu’estimer le niveau des océans est d’une complexité inouïe, des valeurs aussi minuscules sont hautement sujettes à caution et permettent de dire tout et son contraire.

Notre analyse :

La rudesse du ton du Collectif, qui augmente au fil du document, culmine pour ce dernier point avec l’utilisation brute de l’insinuation que l’adversaire avance n’importe quoi. Or, c’est plutôt au niveau du document du Collectif que la démarche non scientifique se trouve. Relevons quelques éléments.
- Un : les proxys auxquels il est fait référence sont principalement les microfossiles présents dans certains sédiments. Ils sont utilisés pour évaluer le niveau des mers pour les périodes antérieures au dix-neuvième siècle et ont donc peu à voir avec l’accélération de la montée du niveau des mers au cours du vingtième siècle.
- Deux : le seul article auquel le Collectif renvoie pour illustrer les « nombreuses références » ne fait pas état d’un ralentissement de la montée du niveau des mers, mais d’un rythme constant au cours du vingtième siècle.
- Trois : sur base d’un passage en revue exhaustif de la littérature scientifique, le GIEC estime à plus de 90% la fiabilité des estimations suivantes : le niveau des mers a monté en moyenne de 1,7 mm par an sur la période 1901 à 2010, de 2,0 mm par an de 1971 à 2010 et de 3,2 mm par an de 1993 à 2010 [17].
- Quatre : pour que les mesures des marégraphes soient prises en compte par le GIEC, leur précision doit être d’un centimètre ou moins et non de « plusieurs centimètres » (http://www.ipcc.ch/publications_and_data/ar4/wg1/en/ch5s5-a-4-2.html).
- Cinq : la précision d’une mesure instantanée par satellite est de l’ordre non du centimètre mais de 80 mm. La précision sur un cycle orbital complet (environ 10 jours) est de l’ordre de 8 mm

Conclusions

En conclusion, les auteurs de Climat : 15 vérités qui dérangent constatent que :
- le cinquième rapport du GIEC (partie I, la science), s’il ne peut nier le plateau de température observé depuis au moins 15 ans, est incapable d’en rendre compte d’une façon scientifiquement satisfaisante ;
- qu’un rapport scientifique au sens strict ferait état des nombreuses incertitudes qui affectent encore la science du climat ;
- au lieu de quoi les experts du GIEC tentent de gommer les incertitudes, au profit de la soutenance d’une thèse politique, qui est la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique ;
- les 95% de confiance n’ont rien à voir avec la science, les mathématiques ou les statistiques, mais, comme le GIEC l’écrit lui-même, résultent d’un "jugement d’experts".

Notre analyse :

Sans nous attarder sur les différents points de la conclusion du Collectif, relevons juste que le traitement des incertitudes, clair et non subjectif, fait l’objet d’un guide méthodologique consultable sur le site du GIEC [18].

Tirons plutôt nos propres conclusions quant à son long communiqué de presse.

Le Collectif prétend faire de la critique scientifique, mais dans les faits il :
- confond des notions voisines et tire de cette confusion des conclusions infondées ;
- ignore la notion d’horizon prédictif ;
- mentionne de « récents travaux » sans donner la moindre référence ;
- donne de faux chiffres quant à la précision de certains instruments de mesure ;
- fait plutôt du plaidoyer politique en soutenant la non-action politique en matière de climat et en affirmant que la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique est une thèse politique.

De plus, le Collectif fait largement appel à des techniques de la dialectique éristique ; en particulier il :
- jette systématiquement le discrédit sur le GIEC en affirmant ou suggérant que celui-ci « cacherait des choses » ou n’expliquerait pas correctement aux décideurs politiques les différents concepts (sur lesquels le Collectif crée la confusion…) utilisés dans ses rapports ;
- prétend que le GIEC a tort sur quelques points particuliers (sur lesquels il est facile au Collectif de tromper le grand public) et en conclut que l’ensemble de ses travaux ne sont pas fiables ;
- utilise, pour ces points particuliers, des notions vagues, entretient la confusion entre différentes notions, différents termes techniques et a recours au sarcasme ;
- use d’un vocabulaire dénigrant : le GIEC « ne parvient pas » (à expliquer, à modéliser), « propose une parade », « admet une mauvaise compréhension » ;
- emploie systématiquement un vocabulaire associé à la notion de culpabilité : le GIEC « reconnaît », « tente de minimiser », « cache la vérité ».

« Toute discussion se réduit à donner à l’adversaire la couleur d’un sot ou la figure d’une canaille » écrivait Paul Valéry dans son recueil « Mauvaises pensées et autres ». Le Collectif semble adhérer entièrement à cette proposition.

Dans son dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville présente la dialectique comme « L’art du dialogue et de la contradiction, donc de la controverse. C’est une logique de l’apparence (dans le meilleur des cas) ou l’apparence d’une logique (dans le pire). […] C’est l’art de se donner raison dans le langage, quand bien même tout le réel nous donnerait tort. » On ne saurait mieux qualifier la « critique scientifique » menée par le Collectif.


[1Les auteurs de Climat : 15 vérités qui dérangent sont : ANNE DEBEIL, Ingénieur civil Chimiste, ingénieur conseil en sécurité & environnement (Brabant). – LUDOVIC DELORY, Licencié en Journalisme, Essayiste &Journaliste (Brabant). – SAMUEL FURFARI, Ingénieur civil Chimiste, Docteur en Sciences Appliquées, Maître de Conférences à l’Université Libre de Bruxelles (Brabant). – DRIEU GODEFRIDI, Juriste, Docteur en Philosophie, Essayiste & Administrateur de Sociétés (Brabant). – ISTVAN MARKO, Docteur en Chimie, Professeur à l’Université Catholique de Louvain (Brabant). – HENRI MASSON, Ingénieur civil, Docteur en Sciences Appliquées, Professeur à l’Université de Maastricht (Londres). – LARS MYREN, Ingénieur civil Chimiste, ingénieur conseil en sécurité & environnement (Brabant). – ALAIN PRÉAT, Docteur en Géologie, Professeur à l’Université Libre de Bruxelles (Brabant). PRÉFACIER : – CARLO RIPA DI MEANA, Ancien Commissaire européen à l’énergie et ancien ministre italien de l’environnement (Italie).

[2A savoir le résumé à l’attention des décideurs du volume 1 du cinquième rapport d’évaluation publié le 27 septembre 2013 et consultable à cette adresse : http://www.ipcc.ch/report/ar5/wg1/#.UooMp-LYW1g.

[3Arthur Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison, ouvrage téléchargeable ici : http://www.schopenhauer.fr/oeuvres.htmhttp://www.schopenhauer.fr/oeuvres.html

[5Cela dépend de l’année de référence.

[7Point D1 du Summary for policy makers du Fifth assessment report : http://www.climatechange2013.org/images/uploads/WGIAR5-SPM_Approved27Sep2013.pdf

[8Le forçage radiatif est la variation nette de la radiation énergétique (différence entre les radiations « descendantes » et « ascendantes ») à la tropopause (zone située à environ 11 km de la surface de la Terre) due à une modification d’un agent externe du changement climatique, comme par exemple une modification de la concentration de CO2 ou du rayonnement solaire.

[10Dans le « Bilan 2001 des changements climatiques : Rapport de synthèse - Résumés des Groupes de travail », il est dit au point F3 que : « La sensibilité du climat devrait être de l’ordre de 1,5 à 4,5 °C. Cette valeur estimée reste inchangée depuis le premier Rapport d’évaluation du GIEC (1990) et le deuxième Rapport d’évaluation. »

[11Horizon de temps pour lequel des prévisions scientifiques peuvent être établies avec un niveau de confiance suffisant.

[12Box 12.2.

[13Cronin, T.M. 2010 “Paleoclimates : Understanding Climate Change Past and Present”, Columbia University Press.

[14La pression de vapeur saturante est la pression à laquelle la phase gazeuse d’une substance (ici, l’eau) est en équilibre avec sa phase liquide ou solide à une température donnée – elle augmente avec la température ; concrètement, plus une masse d’air placée au contact d’eau liquide ou solide (glace) sera chaude, plus elle se chargera en vapeur d’eau.

[15voir par exemple http://is.gd/hsq5SQ

[16Voir Journal of Climate 2012, American Meteorological Society, « Twentieth-century global-mean sea-level rise : is the whole greater than the sum of the parts ? » J.M.Gregory et al (dont Fettweis de l’Université de Liège).

[18Guidance Note for Lead Authors of the IPCC Fifth Assessment Report on a Consistent Treatment of Uncertainties : http://www.ipcc.ch/pdf/supporting-material/uncertainty-guidance-note.pdf



 
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