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Climatosceptiques ou libéralocyniques ?
La Pastèque  •  21 mars 2012  •  Société / Alternatives

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Produire localement constitue en règle générale une situation dont il convient de se réjouir. Mais comme toute règle, celle-ci comporte des exceptions. J’échoue en effet à trouver le moindre motif de satisfaction dans l’émergence récente d’une filière garantissant à notre pays son indépendance et sa sécurité d’approvisionnement en climatosceptiques. Car oui, il est fini le temps où les produits d’importation phagocytaient ce marché ; les jeunes pousses indigènes sont arrivées à maturité et s’imposent désormais sur les étals politico-médiatiques.

Le 6 mars dernier, « Le Soir » publiait ainsi sous le titre «  Notre politique climatique est-elle antisociale ? » une carte blanche co-signée par le député fédéral MR David Clarinval et Corentin de Salle, professeur à l’Ecole pratique des hautes études commerciales mais aussi, ce qu’il omit très opportunément de mentionner, directeur de l’Atlantis Institute. Une information loin d’être anecdotique, on va le voir.

Une semaine plus tard, le 13 mars, sur proposition du décidément très actif David Clarinval, la commission « Climat et développement durable » du Parlement auditionnait le philosophe Drieu Godefridi et le chimiste Istvan Marko. Les deux hommes entendaient dénoncer des pratiques du GIEC qu’ils jugent fallacieuses et la fumisterie que constitue à leurs yeux le prétendu réchauffement global. Il n’est pas inutile de savoir que le philosophe Godefridi fut l’initiateur avec… Corentin de Salle de l’Institut Hayek, un think-tank ultra-libéral dissout en 2011.

N’ayant ni l’angélisme ni le masochisme de Voltaire, je n’adhère que très partiellement à sa fameuse formule « Je ne partage pas vos idées mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer ». Je ne m’offusque pourtant pas de ces tribunes offertes aux tenants de théories prouvées foireuses et, singulièrement, de leur droit de cité dans l’enceinte de la représentation nationale. Cette acceptation me semble une évidence pour quiconque dénonce la pensée unique. En aurait-il été autrement que la clique concernée aurait eu beau jeu de crier à la censure et de dénoncer une atteinte intolérable à la liberté d’expression. Par ailleurs et contrairement aux apparences, cette audition constitue sans doute le meilleur moyen d’enlever toute crédibilité aux théories de ces braves gens tant il est vrai que leurs thèses ne résistent pas à l’analyse. Enfin, le constat est cynique mais mérite d’être posé : quel risque peut constituer le discours hiératique d’un quarteron de francs-tireurs alors que les conclusions et mises en garde quasi unanimes portées depuis des années par la communauté scientifique internationale n’ont eu qu’un impact mineur sur les choix politiques et économiques opérés ? Ce risque apparaît d’autant plus inexistant que l’inaction actuelle n’est même pas en quête d’alibi. Bref, il n’y a pas de quoi s’émouvoir… si on en reste à la dimension strictement climatosceptique. Ce qui constituerait toutefois une grave erreur. Le pédigrée des personnes à la man½uvre donne en effet à penser que la question climatique n’est pour elles qu’un cheval de Troyes au service d’une tout autre cause. Non seulement ces gens sont trop intelligents pour croire aux simplismes qu’ils colportent mais on découvre en creusant un peu qu’ils partagent un idéal sur l’avènement duquel la question climatique fait peser une lourde hypothèque.

Comme évoqué précédemment, Corentin de Salle dirige l’Atlantis Institute dont le site Internet nous livre en page d’accueil la présentation suivante : « Basé à Bruxelles, l’Atlantis Institute est un think-tank indépendant réunissant des intellectuels francophones issus d’horizons divers. Européen, libéral et convaincu que l’Etat de droit et la démocratie sont des modèles universels à promouvoir activement dans toutes les régions du monde, il préconise une gouvernance mondiale plus saine et réellement efficace. Interpellé par la souffrance humaine, révolté par l’indifférence dont elle fait trop souvent l’objet, suspicieux à l’endroit des multiples discours qui, gorgés de bons sentiments, se contentent d’appeler à la bonne volonté et au dialogue, l’Atlantis Institute soutient résolument toute initiative favorisant l’application effective des droits de l’homme dans les pays qui en sont dépourvus. » Vu comme ça, la chose paraît plutôt sympa. Le problème, c’est qu’une fois passée cette page d’accueil, le discours change du tout ou tout. La « charte » et la « mission » désignent ainsi clairement l’ennemi, à savoir « la gauche intellectuelle », « les thuriféraires du communisme et des systèmes totalitaires recyclés dans l’antimondialisme », des « hommes du ressentiment », des « êtres qui ont renoncés à l’action » décrétés « de nature antidémocratique » et enfermés dans « une logique de putréfaction » ; l’objectif est tout aussi affirmé : instaurer partout un libéralisme sans entrave car « une démocratie qui ne repose pas sur une vigoureuse économie de marché est vouée à s’effondrer rapidement ». Les publications des « fellows » de l’Institut sont de la même veine mais élargissent le spectre des admirations (avec mention spéciale pour Israël) et des inimitiés (aux premiers rangs desquelles on identifie sans surprise les Palestiniens).

Parmi ces publications, une ode au libéralisme signée par Corentin de Salle permet de mieux comprendre son positionnement idéologique et le « monde idéal » auquel il aspire. Morceaux choisis. « Ce qu’ont fait ou n’ont pas fait d’autres avant lui n’intéresse pas le libéral. Il sait juste qu’il appartient à lui seul de prendre soin de lui et de sa famille. Que cherche-t-il ? Non pas le bonheur de l’humanité mais le sien. » (…) « En Belgique, nous ne vivons plus dans une économie néo-libérale. Des interventions intempestives émanant des pouvoirs publics perturbent dangereusement ces subtils mécanismes et adaptations délicates. Pire : un état d’esprit anti-libéral s’est généralisé, particulièrement dans la jeune génération. Les enfants gâtés du libéralisme ignorent sa fragilité, sa vulnérabilité et la somme des sacrifices en temps et à en énergie requis pour en assurer la perpétuation. Le malentendu est presque unanime, y compris dans les rangs du MR. En prônant un libéralisme « social », ce parti rejoint instantanément la gauche dans cette conception fantasmatique du libéralisme comme énergie animale à apprivoiser et comme foyer potentiel d’injustices. » (…) « Autre pseudo-évidence répétée sottement sans qu’on s’interroge jamais sur sa pertinence : l’inégalité économique doit être nivelée. Loin d’être un mal, cette dernière est un moteur de développement et de progrès. Il faut des minorités de nantis désireuses de consommer des produits de luxe qui, par la suite, pourront se démocratiser. C’est le cas de la totalité des objets techniques peuplant notre quotidien : des téléviseurs aux gsm. D’où la nécessité, dans l’intérêt du plus grand nombre, de préserver jalousement une classe de personnes économiquement favorisées. » (…)

Ce n’est (malheureusement !) pas ici l’endroit pour analyser et contre-argumenter le propos, notamment cette constante du discours ultra-libéral proclamant que les conséquences négatives attribuées au capitalisme résultent en réalité des entraves réglementaires empêchant son épanouissement plein et entier (qui serait bien évidemment synonyme de bien-être et de richesse pour tous). L’important est de se demander comment le tenant d’un tel discours peut signer un texte pourfendant le caractère « antisocial » de la politique climatique belge et pourquoi il le fait.

La réponse à cette double interrogation, c’est le compère de de Stalle, celui avec lequel il fonda cette autre officine de l’ultra-libéralisme qu’était l’Institut Hayek, qui nous la livre. Dans une tribune intitulée « Le GIEC est mort, vive le débat ! » publiée par « Le Monde » le 1er févier 2010, Drieu Godefridi écrit : «  N’oublions pas que la conversion généralisée et mondiale à l’économie de marché est très récente, et souvent peu sincère dans le chef d’anciens sympathisants et tenants des idéologies étatistes. A tous ceux-là, le "réchauffisme" offrait une opportunité, aussi jubilatoire qu’inespérée, de montrer que, tout de même, l’économie de marché n’est pas la solution, qu’elle aboutit à l’épuisement des ressources naturelles (Malthus !), à la destruction de la biosphère, donc ultimement de l’humanité. »

Nous y voilà : ce qui indispose nos (pseudos ?) climatosceptiques c’est la mise en cause de l’économie de marché dont la question du réchauffement global est porteuse. Plus précisément encore, ils se trouvent face à un ennemi menaçant leur rêve de dérégulation totale. Car la lutte contre les gaz à effet de serre impose l’adoption de ces normes et règles que nos chantres du libéralisme pur et dur exècrent tant. Normal qu’ils se mobilisent, non ?

La participation de David Clarinval à cette offensive trouve là toute sa logique. Représentant le MR dans le panel politique invité à débattre de la transition économique lors de l’Université d’automne d’IEW, en novembre 2011, il avait en effet défendu la thèse selon laquelle : « Il faut mettre davantage en ½uvre les forces du marché. Ce n’est pas à l’Etat de décider quelle sera l’énergie de demain ! » Le style de propos qui fait frétiller de plaisir nos deux autres larrons…

Voilà en tout cas qui démontre, une fois de plus, que la question climatique et, plus globalement, les enjeux environnementaux débordent largement du cadre strict et marginal dans lequel certains voudraient les enfermer. Il apparaît par ailleurs plus évident que jamais que combat social et environnemental se complètent et se renforcent plus qu’il ne s’opposent.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)




 
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