Mardi 11 décembre, 17h
Devinez qui tombe à l’eau ?
La diplomatie se caractérise par l’art (ici consommé) d’exprimer à mots feutrés et choisis toute la gamme des pensées possibles. Le cas échéant, sans égard aucun pour les faits sous-jacents.
Un exemple tout à fait fascinant nous a été servi lundi soir, pendant qu’un groupe de représentants officiels négociaient à portes closes un texte à propos du 4ème rapport d’évaluation du GIEC. Pour rappel ce document fait l’état des connaissances scientifiques à propos du réchauffement climatique, via l’apport d’un réseau de plusieurs centaines de scientifiques répartis dans le monde. L’apport de cette instance, pratiquement unanimement saluée dans le monde, méritait que le préambule du texte mentionne que les parties prenantes « Welcomes de 4th assessment report ». Quoi de plus normal que de saluer l’arrivée d’un rapport scientifique ? Est-il possible de ne pas reconnaître l’existence de ce travail ?
Ce qui serait partout ailleurs une offense à l’esprit cartésien ne vaut pas dans le monde diplomatique : l’Arabie saoudite a notamment demandé de supprimer cette phrase, à l’heure même où les TV du monde entiers retransmettaient la cérémonie du Prix Nobel (à Al gore et au GIEC), ! Heureusement, une saine résistance lui fut opposée par une série d’autres pays.
Un second exemple : lors des Accords de Marrakech (2001), les Parties se sont entendues pour définir la notion de « forêt ». Pour des questions diplomatiques, il fut décidé qu’une forêt est « un terrain possédant un couvert végétal de minimum entre 10 et 30% » (définition très simplifiée ici).
Oui, oui, vous avez bien lu : non seulement la définition de « forêt » est différente selon
les pays (le minimum choisi est laissé à leur appréciation), mais en plus les minima en question sont ridiculement bas. Un terrain dont seul 10 % est couvert par du feuillage ressemble plus à un jardin ou un résidu de forêt qu’à un écosystème forestier en saine activité ! Cette mauvaise définition, dans laquelle Diplomatie a jeté Esprit Cartésien et Bon Sens par-dessus bord, induit des effets pervers, notamment sur le plan de comptabilité de déforestation : tant que le seuil de 10 %, observé par exemple par satellite, n’est pas franchi, tout va bien Madame la Marquise, puisque la « forêt » est toujours en place. La liberté diplomatique vis-à-vis de la raison aboutit ici à mal mesurer les enjeux environnementaux.
Mais, paraphrasant George Orwell, « sooner or later, a false belief bumps up against solid reality ». Assez récemment, un consensus a émergé reconnaissant que les activités de déforestation et de dégradation [1] de la forêt sont responsables de l’ordre de 18 à 25 % des émissions mondiales à effet de serre. C’est donc un secteur clé sur lequel il convient d’agir !
Le bassin du Congo, par exemple, fait l’objet d’une exploitation inquiétante, qu’il est difficile d’empêcher sans un apport financier stimulant sa conservation plutôt que son exploitation. Eviter cette exploitation est susceptible de contribuer de manière significative à la réduction des émissions.
Or, actuellement, l’architecture « Kyoto » ne prévoit aucun mécanisme financier pour ce type de situation. C’est la raison pour laquelle, le développement d’un mécanisme de Réduction des Emissions dues à la Déforestation et à la Dégradation (REDD) est en discussion à Bali. Basé sur un Fonds alimenté par des contributions volontaires, ou intégré dans un mécanisme de marché, plusieurs options sont possibles. Les ONGs d’environnement, militent depuis des années pour la conservation des forêts. Elles sont doc en faveur d’un mécanisme de REDD, mais moyennant le respect de plusieurs conditions, dont celle de ne pas interférer avec le marché des crédits carbone. Ceci aurait une série de conséquences perverses : l’arrivée massive de crédits pourrait perturber le marché existant et induire une concurrence vis-à-vis de projets de réduction actuels, sans réellement aboutir à l’effet recherché (maintien de la forêt pour assurer le maintien de la biodiversité qu’elle abrite). En tout état de cause, seule une expérimentation surveillée permettrait de réellement se rendre compte des avantages et inconvénients des différents options. Si une vision commune émerge à ce propos à Bali, on peut s’attendre au lancement d’expériences pilotes dans les années qui viennent. Au bénéfice, en principe, du climat, des économies locales et de la biodiversité.
Un troisième (contre-)exemple à Bali ?
Clairement, l’activité de la Conférence augmente. Le nombre de délégués est croissant. Les caméras, journalistes et forces de police aussi. Le ballet des grosses voitures rutilantes se fait plus intense. Cela fleure bon le Ministre et le protocole !
Toute cette activité et ces milliers de délégués, réunis dans un cadre diplomatique mondial unique, mais d’une lenteur à l’image de sa complexité, n’ont de sens que si cela aboutit à une décision ambitieuse à l’issue des 3 prochains jours.
En d’autres termes, que si Diplomatie et Esprit Cartésien restent dans le bateau, et décident ensemble de la direction à prendre !
---------[1] Dégradation : la perturbation de l’éco-système forestier au point de mettre à mal les services rendus pour toutes les espèces qui se reposent sur elles pour assurer leur survie.

