On lutte contre la pauvreté ?
Carte blanche de Stéphane Desgain
En prélude à la troisième conférence du cycle "DD", axée sur la problématique de la lutte de la pauvreté, Stéphane Desgain, chargé de recherche au CNCD-11.11.11, nous a fait part de sa vision critique sur ce sujet, portant à caution les politiques d’aide au développement menées de tout front par de grandes instances internationales.

Je sais pas vous ? Mais moi je ne sais plus où donner de la tête ? Plus je lis, plus je m’informe, plus je discute et plus ça s’embrouille.

Déjà une question : on aide ou on n’aide pas ?

On me dit qu’on prend 10 fois plus que ce que l’on donne en aide. Qu’avec la dette, les rapatriements de bénéfice, le pillage, les accords commerciaux injustes et le peu de richesses naturelles qu’on leur laisse, ça fait au moins dix fois plus que notre maigrichonne aide.

D’ailleurs, ceux qui me le disent ne sont pas des rigolos, ils prennent et reprennent de longues listes de chiffres sérieux … des chiffres de la Banque mondiale, c’est vous dire…

Dans le même temps, il y a des commissaires qui bombent le torse et nous rappellent que c’est l’Europe qui aide le plus. Plus et mieux que les ricains qui sont pingres comme de vieilles tantes. C’est marrant, ça je n’ai pas du mal à le croire. Plus et moins intéressé que les Chinois qui louchent sur le pétrole, le bois et le poisson. Ceux qui me le disent ont de grosses, grosses, lunettes, alors je me demande si c’est pas pour cacher un léger strabisme ?

Avouez, ce n’est pas simple de s’y retrouver !

On me dit que l’aide n’est pas efficace, qu’il vaut mieux faire du commerce … « trade not aid ». Même que c’est une idée des pays non alignés. Sûrement que c’est une bonne idée, moi j’ai jamais été très aligné, déjà à l’école. Il n’empêche que l’idée de départ était pas de modifier le commerce pour qu’il soit enfin juste, et il me semble qu’on en est loin.

D’autres viennent me dire qu’il faut augmenter l’aide. Que ça urge. Qu’il faut tripler l’aide au minimum pour répondre aux besoins fondamentaux. Ceux-là ont sûrement pas tort non plus vu le nombre de personnes qui crèvent de maladies toutes simples. Mais ce sont ceux-là mêmes qui sont payés par la coopération, … Alors…

Dans le même temps, un cinquième vient me dire que c’est pas la quantité mais la qualité qui compte. Que si tout le budget était vraiment utilisé pour les vrais besoins du Sud, il y aurait sans doute pas besoin de tant l’augmenter. Mon problème, c’est que c’est aussi l’argument utilisé par ceux qui veulent moins de solidarité ?

Vous voyez bien que c’est compliqué !

Je ne vous parle même pas de ceux qui m’affirment que l’aide, c’est de la merde parce que je suis toujours intrigué qu’au nom de la solidarité, on déclare qu’il ne faut pas aider. Mais je dois bien reconnaître qu’ils ont des arguments : l’aide casse la capacité de révolte, soulage les consciences et limite les aspirations au changement social, … En plus, l’aide est parfois destinée à ceux qui n’en ont pas besoin, comme ces cours de Français pour diplomates ou ces experts qui viennent expliquer aux populations ce qu’elles savent déjà. Une partie est même carrément révoltante quand elle sert à expulser hors du territoire. Bref, ceux-là me disent que les chiffres sont limpides : 70% de l’aide reste ici, au Nord.

Je m’en voudrais d’oublier l’intello de service, celui qui me dit qu’il y a plein d’aides différentes, que c’est encore bien plus compliqué. Qu’il faut aussi tenir compte de l’incohérence des politiques. Vous savez tout le mal que peuvent faire des accords commerciaux quand ils défont ce que l’aide à permis… Il parait même que ces politiques de libre échange se sont déguisées en accords de coopération, quel foutoir … comment voulez-vous qu’on s’y retrouve ?

Ce même intello m’explique que l’on ne peut comprendre l’aide que lorsqu’on sait qu’elle sert d’abord de carte de visite pour le ministre des affaires étrangères et pour celui du commerce extérieur.

N’empêche, il y a quand même des milliers de personnes vaccinées, soignées, éduquées, quelques arbres plantés ?

On vient de me répondre qu’on est plus de 6 milliards et la moitié vit dans la pauvreté. Merde, c’est pire que je pensais. Faut aider, viiiiite les gars, faut aider !

Excusez-moi, je vais trop vite. On m’informe que pour résoudre la faim dans le monde par l’aide alimentaire, il faut la multiplier par 100 !!

Et si on s’attaquait aux causes de la pauvreté !

Et là, plus personne n’a à y redire… mais ça va gêner aux entournures parce que cela va remettre en causes les intérêts de pas mal de puissants… que cela ne tienne, je trouve ça motivant.

Maintenant il me reste une grosse question. Pourquoi on aide les pauvres à nous envoyer ce dont ils ont besoin ?

On aide à construire des routes dans la forêt. Des routes qu’utilisent juste après nos multinationales pour exporter bois et pâte à papier.

On aide à nous envoyer du poisson, du poisson bien propre, bien congelé… bref à nos normes. Mais ils en ont besoin de ce poisson ? On crève la dalle par là ?

On me dit que je suis un nigaud. Que ça rapporte plus de vendre au Nord.

D’accord mais ils devront quand même racheter du poisson avec cet argent ? Et à qui ils vont l’acheter ce poisson ? Pas à nous … puisque nous on en cherche déjà ailleurs !

On me dit que ça créé de la richesse. Sans doute, mais il semble bien qu’elle reste dans les mains de quelques-uns… c’est chaque fois la même chose avec les exportations quand il n’y a pas de système de redistribution fort.

Regardez le dernier truc à la mode, ce sont les biocarburants. La Commission européenne veut aider les pauvres à nous envoyer du biocarburant. C’est vrai qu’on flippe grave de devoir limiter notre utilisation compulsive de voiture.

Et pourquoi ne le fait-on pas nous-mêmes ce biocarburant puisqu’on a l’agriculture la plus productive du monde !

« Parce toute le surface agricole ne suffirait pas et parce qu’on menacerait notre sécurité alimentaire ». Et eux alors ?

Comment ça ? « Ils ont plein de forêts ». Mais ils ont le ventre vide et ils en auront vachement besoin eux de leurs terres s’ils veulent manger convenablement et manger de temps en temps un peu de viande !

« C’est de la coopération win win ». Brrrr …. Moi, ces mots « win win »-là commercent à me donner de sérieux boutons.