Carte blanche de Michel Coomans
Dès après la révolution française, Benjamin Constant (1767-1830) parlait de la liberté des Anciens et des Modernes et l’on rapprochera sa vision de notre ‘société de consommation’ où « Le but des modernes est la sécurité dans la jouissance privée ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances [1] ». Loin du révolutionnaire politisé, reviennent l’individualisme anarchique et la société sécuritaire. Cette vision pose les questions actuelles et l’enjeu des Modernes « jetés dans l’aventure d’une nouveauté qui réclame l’invention d’une nouvelle réalité citoyenne [2] ».
Cette problématique du renoncement à la liberté se prolonge chez Alexis de Tocqueville (1805-1859) qui voit dans l’abandon d’indépendance d’esprit et de liberté au profit du bien-être le danger majeur de la société démocratique et le risque de tyrannie. S’excluant de la vie publique, « Les hommes veulent l’égalité dans la liberté [3] » et sinon dans l’esclavage.
Désormais, c’est de désintérêt pour le politique et de pensée unique qu’il s’agit, ce qui suggère que, en société démocratique développée, il faudrait, plus qu’un droit de résistance, un devoir d’engagement et participation politiques pour résister à un ‘système’ englobant. Il ne s’agit plus de résister au tyran mais d’échapper à un système pernicieux parce que dépersonnalisé et confortable : à qui, à quoi et comment résister quand on n’en perçoit pas le besoin tant le système est confortable ?
« Parce que nous sommes devant une nouvelle ‘tyrannie’ contre laquelle nous ne savons pas lutter, notamment avec l’aide du droit [4] » : dictature du capitalisme, tyrannie marchande et technologique dans une mondialisation confisquée, à laquelle l’altermondialisme veut résister en cherchant une hypothétique alternative au besoin bien ancré des Modernes de consommer toujours plus pour un bien-être toujours frustré par une propagande publicitaire, suite de rêve de consommation en rêve de bien-être qui reporte toujours plus loin le bonheur et la liberté, seuls vrais biens communs, jusqu’à les rendre factices ou inaccessibles.
La liberté politique s’est muée en liberté de consommer exacerbée d’égalité des chances. L’individualiste, troquant pouvoir politique contre pouvoir d’achat, abandonne tout pouvoir au ‘marché’, à personne, contre la jouissance dans la sécurité, jusqu’à l’esclavage (Tocqueville). Et s’il garde la nostalgie de la liberté sans celle de la solidarité, toute résistance n’est qu’anarchique ou solitaire.
Pire est aussi que ce pouvoir dépersonnalisé n’est plus l’Etat, pourtant présent et démocratique. Celui-ci, englobé dans le système se fait l’inconscient complice d’un nouveau Big Brother, le système capitaliste, fondé sur l’idéologie de l’accumulation, la loi mécanique des marchés et la propagande de la pensée unique [5] . Tel le tyran d’Orwell, il est impersonnel, tout le monde et personne : pas seulement les riches ‘leaders’ du système détournant celui-ci à leur profit, mais aussi la masse jouissant des prospérité et sécurité du système.
Le ‘panem et circences’ de la pax romana revient sous la pax americana mais, par la grâce du progrès, le cirque est plus assujettissant et les jeux, virtuels, disponibles à domicile, favorisant le repli sur soi contre la solidarité. Alors, comment résister à ce système global et englobant, totalisant ?
Le premier problème est que l’homme a voulu ce système, le second que la majorité en profite et le troisième, en conséquence, qu’il n’est pas démocratique de s’y attaquer. Car c’est nous qui avons voulu ce système et continuons d’en vouloir et d’en profiter… confortablement.
---------[1] Benjamin CONSTANT, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, 1819, Le Livre de Poche, 1980, pp. 495-503, cité par F. FARAGO, op cit pp. 51-52.
[2] Monique CASTILLO, La citoyennenté en question, Ellipses, Paris, 2002, p.36.
[3] Alexis de TOCQUEVILLE, La Démocratie en Amérique, tome I, p.91, in LESCUYER, Histoire des Idées politiques, Dalloz, Paris, 2001, p.381.
[4] Olivier CAMY, Droit naturel ou positif ?, p. 261, in D. GROS, op cit, pp. 261-275.
[5] Philippe de WOOT, RSE - Faut-il enchaîner Prométhée ?, Economica, Paris, 2005, pp. 52-58.
