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Quand le GIEC retourne sa veste (radioactive)
La Pastèque  â€¢  12 mars 2015  â€¢  Climat / changements climatiques / Effet de serre  â€¢  Nucléaire  â€¢  Gaz à effet de serre / CO2

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«  Le nucléaire est une des options pour lutter contre les changements climatiques. »
La sentence en forme de titre découverte sur le site du Forum Nucléaire [1] me laissa aussi pantois qu’incrédule. Non pas que l’affirmation en soi constituait une surprise ou même une information ; vendre le nucléaire comme une solution incontournable au problème climatique relève d’une stratégie marketing appliquée avec zèle et constance par les professionnels de l’atome. Ce qui m’en boucha un fameux coin, ce fut de découvrir la signature ponctuant la déclaration. Pas ici de David Clarinval ou de Corentin De Salle, les histrions (ultra-)libéraux du nucléaire soit disant « propre et pas cher » ; pas non plus de scientifique plus ou moins affidé au lobby de l’uranium über alles ; pas même de dirigeant d’Electrabel, GDF-Suez ou Areva. Que nenni. Aucun de ceux-là mais bien Rajendra K. Pachauri, président (aujourd’hui démissionnaire) du Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’évolution du Climat, the famous GIEC.

« Ah ben merde, alors… » pensais-je puis « Nom de dieu !  » m’exclamais-je dans un sursaut d’éloquence exprimant tout mon désappointement. C’est que j’étais convaincu, pour l’avoir lu et entendu à de multiples reprises, que la vérité des Experts se situait à l’exact opposé de cette citation. « A ben nom de dieu… Merde alors ! »

Une fois le choc digéré, je décidai de me lancer dans des recherches qui allaient me permettre – Non, mais ! – de dénoncer l’imposture, fustiger le mensonge, condamner l’escroquerie. Sauf que non.

Il me fallut en effet rapidement encaisser l’évidence : les propos mis dans la bouche de son (ex-)président correspondaient bel et bien à la position du GIEC. En tout cas la position telle qu’exprimée dans la – attention, je me lance – « Contribution du groupe de travail III au cinquième Rapport d’évaluation du GIEC – Changements climatiques 2014 : Atténuation du Changement Climatique » [2] publiée en avril 2014 où on peut lire : « Multiple options exist to reduce energy supply sector GHG emissions (robust evidence, high agreement). These include energy efficiency improvements and fugitive emission reductions in fuel extraction as well as in energy conversion, transmission, and distribution systems ; fossil fuel switching ; and low-GHG energy supply technologies such as renewable energy (RE), nuclear power, and carbon dioxide capture and storage (CCS). »
Je vous dispense de l’intégralité de la traduction mais le propos confirme que les experts à la manœuvre considèrent effectivement que les « multiples options (qui) existent pour réduire les émissions de gaz à effet de serre incluent (…) les technologies de productions d’énergie bas-carbone comme les énergies renouvelables et l’énergie nucléaire (…) ».

Sans atteindre le niveau de ceux endurés en apprenant la non-existence de Saint-Nicolas ou en découvrant que la blonde Geneviève de 1èreC m’« aimait bien mais rien de plus », le traumatisme me laissa coi. Quoi ? J’aurais donc rêvé et argumenté pendant des années sur base d’une illusion, d’une contre-vérité ? Honte et calamité !

J’étais sur le point de me condamner au silence et soumettre cette chronique à un hara-kiri rédempteur lorsque un résultat de ma recherche Google retint mon attention et fit naître un espoir enflammant mon esprit comme une oasis endiable le cœur « de l’aventurier qu’est dans le désert depuis trop longtemps et s’demande à qui ça sert toutes les règles un peu truquées du jeu qu’on veut lui faire jouer les yeux bandés ». © Jean-Patrick Capdevielle 1979

Le résultat en question renvoyait vers un communiqué de presse intitulé « Climat : Pour le GIEC, le nucléaire est une énergie bas carbone » publié par la SFEN, Société Française d’Energie Nucléaire [3], à l’occasion de la sortie de la version intégrale du cinquième Rapport d’évaluation du GIEC en novembre 2014. Et qu’y lis-je ?
« (…) D’ici 2050, le GIEC indique que pour atteindre les objectifs climatiques, il faudra tripler, voire quadrupler les investissement dans les énergies bas carbone comme les renouvelables, l’énergie nucléaire, le stockage du CO2 (CCS) ou la bioénergie (BECCS).
Interviewé par la SFEN, Jean Jouzel, climatologue et vice-président du groupe scientifique du GIEC, le souligne
« il y a très peu de scénarios qui réussissent à garder sous la barre des 2°C sans nucléaire ».
Le GIEC met en avant les atouts de l’énergie nucléaire et notamment sa capacité à se substituer au charbon pour réduire significativement la pollution de l’air.
Cette prise de position marque un précédent. Il y a encore peu de temps, les instances internationales n’envisageaient pas le nucléaire parmi les énergies mobilisables pour lutter contre le dérèglement climatique. Désormais, l’urgence climatique conduit les experts à considérer l’ensemble des connues et éprouvées permettant de contenir la hausse des émissions de gaz à effet de serre.
(…) »

«  Cette prise de position marque un précédent. Il y a encore peu de temps, les instances internationales n’envisageaient pas le nucléaire parmi les énergies mobilisables pour lutter contre le dérèglement climatique.  » Alléluia ! Je n’avais donc rien inventé : le GIEC n’a pas toujours été un laudateur du nucléaire et il en est même un prosélyte très récent.
Restait à savoir pourquoi ceux-là mêmes qui avaient exclu le recours à l’atome de l’article 2 du protocole de Kyoto [4] énumérant les « politiques et mesures » que les pays pouvaient « mener et/ou élaborer » pour lutter contre les changements climatiques estimaient à présent que le nucléaire faisait partie intégrante de la solution.
On peut certes considérer que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis et que les membres du GIEC affichent des pedigrees les excluant de cette catégorie mais c’est un peu court : difficile de croire que ce vénérable cénacle se soit gouré puis ait été remis collégialement sur le droit chemin. Plus difficile encore d’imaginer que ce qui les empêchait hier d’inscrire le nucléaire au rang des solutions se soit subitement dissous ou évaporé. Non, il doit y avoir autre chose. Et au risque du procès d’intention, je considère que cet « autre chose » ne doit pas être cherché ailleurs que dans le lobby du secteur habilement appuyé sur et par les pairs scientifiques des GIECéens.

Les exemples de cette pression scientifique en faveur du développement du nucléaire pour lutter contre le réchauffement global – et plus généralement contre les atteintes à l’environnement et à la biodiversité générées par les énergies fossiles – sont en effet légion. Exemple, l’article « Key role for nuclear energy in global biodiversity conservation » des Professeurs Barry W. Brook (Université de Tasmania, Australie) et Corey J.A. Bradshaw (Institut de l’environnement de l’Université d’Adélaïde, Australie) publié dans la revue « Conservation Biology » [5]. Il fut à l’origine d’une « lettre ouverte » signée par une soixantaine de scientifiques renommés issus de quatorze pays qui, se référant aux conclusions de Brook et Bradshaw, demandaient « aux experts environnementaux » de reconnaître sans plus attendre le rôle important de l’énergie nucléaire dans la lutte contre le changement climatique et le maintien de la biodiversité sur notre planète.

Bien que non-négligeable, pareille démarche apparaît pourtant (quasi) insignifiante au regard de l’activité et de la force de frappe déployée par le collectif « Sauvons le climat » [6].

Derrière cette étiquette ô combien attrayante et sympathique, on trouve une brochette d’associations réunies par une citation d’Einstein – « Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé. » – et dont la plupart des intitulés laissent peu de doute sur la finalité du combat « climatique » : AEPN (Association des Ecologistes Pour le Nucléaire – sic) ; APPA (Association pour la Prévention de la Pollution Atmosphérique) ; ARCEA (Association des Retraités du Commissariat à l’Energie Atomique et aux Energies Alternatives – re-sic) ; CPJF (Comité des Parcs et Jardins de France – Heu… ?!?), le Mouvement National pour l’Environnement (qui, entre autres choses, « agit pour le développement de la maîtrise des consommations et pour la mise en œuvre des énergies renouvelables et/ou n’émettant pas de polluants atmosphériques : nucléaire, hydraulique, éolien, solaire, etc... » [7]) ; et, cerise sur le gâteau, la SFEN (Société Française d’Energie Nucléaire).

« Sauvons le climat » ne fait d’ailleurs guère mystère de son objectif, précisé dans un manifeste : « (…) Il est temps que les Français se convainquent que l’objet du débat énergétique n’est pas de savoir s’il faut ou non « sortir du nucléaire » mais plutôt de savoir comment « limiter le plus possible l’utilisation des combustibles fossiles » qui menace notre climat. Le nucléaire, maîtrisé comme il l’est dans nos pays, présente des risques minimes comparés à ceux des gaz à effet de serre et s’il serait irréaliste de vouloir « sortir des combustibles fossiles » il serait totalement irresponsable de s’en tenir au statu-quo. Nous appelons nos concitoyens et nos dirigeants à engager une politique volontariste et décidée, à la fois d’économies d’énergie et de développement de l’énergie nucléaire et des énergies renouvelables. Une telle politique est la seule qui puisse raisonnablement garantir à notre génération et aux générations futures le maintien de conditions climatiques acceptables et prévisibles. » Il s’agit donc bel et bien de promouvoir le nucléaire comme solution partielle mais incontournable aux émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement global.

Avec un Comité de parrainage comptant pas moins de quatre Prix Nobel (Georges Charpak, Physique ; Pierre-Gilles De Gennes, Physique ; Jean-Marie Lehn, Chimie ; Claude Cohen-Tannoudji, Physique) et des personnalités telles que James Lovelock, Maurice Tubiana (Président honoraire de l’Académie de médecine), Louis Alim Benabid (Prix Lasker pour la recherche médicale clinique) ou, à un autre niveau, Jean-Pierre Chevènement, Henri Levy (ancien président de la Régie Renault) et Marcel Boiteux (PDG d’EDF de 1967 à 1987 et, à ce titre, un des principaux architectes du nucléaire civil français), ce collectif inspire le respect et ne manque pas d’écho dans tous les milieux autorisés.

Hasard ou coïncidence ? Influence ? Le discours de la ministre de l’Environnement, du Développement durable et de l’Energie, Ségolène Royal, depuis son arrivée à ce poste semble en tout cas puisé dans les argumentaires de « Sauvons le climat ». Elle qui, pendant la primaire socialiste en vue de la Présidentielle de 2012, déclarait vouloir ramener le nucléaire « à une énergie d’appoint », se prononçait pour une sortie de la France du nucléaire « à échéance de 40 ans maximum » et promettait d’abandonner la construction du futur réacteur EPR à Flamanville pour en faire un site de recherche sur les techniques de démantèlement et les énergies renouvelables [8]l semble en effet avoir été irradiée par le Saint Esprit atomique. Dans une interview accordée en janvier dernier au magazine « L’Usine Nouvelle » [9], elle déclarait ainsi – Attention, on s’accroche ! : « Si j’ai réussi à faire voter à l’Assemblée la loi de transition énergétique, c’est parce que j’ai choisi trois options. La première a été de ne pas opposer les énergies les unes aux autres et d’affirmer dès le départ, malgré les réticences de certains, que l’histoire et le savoir-faire français dans le nucléaire font partie de nos atouts… » – « Il y a la question des centrales en fin de vie. Mais il y a aussi celle de leur durée de vie. Je n’ai pas mis dans la loi sur la transition énergétique une limitation à quarante ans comme le voulaient les écologistes. Ce n’est pas une bonne façon de procéder vis-à-vis de notre industrie. À l’international, ce serait un couperet trop idéologique. Certaines centrales peuvent vivre plus longtemps.  » – « Il faut maintenant programmer les investissements de sécurité des réacteurs existants. Mais il faut aussi programmer la construction d’une nouvelle génération de réacteurs, qui prendront la place des anciennes centrales lorsque celles-ci ne pourront plus être rénovées. » – « Dans la construction d’une économie décarbonée, le nucléaire est un atout évident… »

Pas à dire, les idées de « Sauvons le climat » percolent ! De là à ce que, avec d’autres du même acabit, elles se fassent entendre directement ou indirectement jusqu’au sein du GIEC…

Le pire est qu’il n’y a somme toute là rien que de très normal, une application claire et stricte de la règle du jeu du lobby. Chacun avance des arguments pour défendre une cause… ou des/ses intérêts. Et les acteurs du nucléaire disposent de tous les moyens (humains, financiers, économiques et politiques) pour briller dans cet exercice. Cela leur est d’autant plus aisé que les enjeux passent au-dessus de la tête du peuple sans risque de le décoiffer. Nucléaire ou pas, in fine, « on » s’en fout pourvu que la lumière soit.

Personnellement, deux choses me chipotent particulièrement dans cette affaire. D’une part, le fait que la faiblesse des mesures mises en œuvre afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre rend et rendra sans cesse davantage mobilisable – y compris pour imposer des solutions qui n’en sont pas – l’argument du « on ne peut plus faire autrement ». D’autre part, entendre des scientifiques prétendument soucieux d’environnement vanter, au nom de la protection de la biodiversité, une saloperie qui fera peser un risque majeur sur l’intégrité du milieu naturel et de ses habitants, espèce humaine comprise, pendant des milliers d’années ! Il y a là une antinomie difficilement compréhensible. Comme si on prétendait combattre la faim dans le monde en installant des fast-food partout où elle sévit…

En attendant, le Forum Nucléaire et l’ensemble du secteur peuvent savourer leur coup. Voir l’industrie de l’atome adoubée par le GIEC pour devenir acteur de la sortie de crise climatique, c’est une escroquerie éthique confinant au génial. Un peu comme si Dominique Strauss-Kahn se faisait nommer Délégué à la lutte contre l’exploitation sexuelle avec le soutien des associations féministes et des ligues de vertus.




 
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