La Fédération
 
Opinions
 
Actualité
 
Actions !
 
Campagnes
Mobilité
 
Aménagement du territoire
 
Energie, climat
 
Economie
 
Agriculture, nature
 
Pollution, environnement, santé
Formations & Appui
 
Newsletters
 
La vie paumée d’un ange
La Pastèque  •  12 janvier 2012  •  Air

-

Ramassée en une masse aux contours imprécis, elle est appuyée contre un maigre pan de mur émergeant entre les vitrines saturées de lumières. Une pluie nerveuse flagellée par le vent éclate en larmes à ses pieds, projetant sur sa parka levée en bouclier des millions de gouttelettes qui la détrempent insidieusement.

Une petite troupe garantie 100% pures Andes s’est installée sur la placette d’en face et s’ennuie dans une interprétation en boucle de « El Condor Pasa » censée attirer les chalands vers les pulls en laine de lama, CD de musique traditionnellement traditionnelle et bijoux assurés artisanaux qui attendent preneurs posés à même le sol. Les musiciens et leur stock forment une chicane naturelle qui dévie le flot des passants vers cette silhouette qu’ils sont des milliers à frôler, heurter même parfois, sans qu’aucun y jette un regard.

Perturbée par le flux quasi ininterrompu de clients potentiels, la porte automatique de la galerie commerciale cherche vainement son rythme et s’offre régulièrement une pause en position « open ». L’air chaud et chargé des senteurs capiteuses du rayon parfumerie envahit alors l’espace, créant une atmosphère anachronique autour de cet agglomérat de tissus détrempés qui exhale la misère.

Cela fait plusieurs minutes que je l’observe. J’ai identifié, dans le fouillis de la parka, des cheveux blonds mi longs. Et lorsque, l’espace d’un instant, sa tête a quitté le reposoir des genoux pour permettre à une main de balayer l’eau ayant franchi la digue du front et envahi ses yeux, j’ai aperçu son visage.

Quel âge peut-elle avoir ? Vingt ans ? Vingt-cinq tout au plus. Même marqués par la pluie et le vent, ses traits gardent en effet quelque chose de juvénile.

Je me suis approché mais hésite à l’aborder. De quel droit ? Pour lui dire quoi ? Montrer que j’ai remarqué sa présence, qu’elle n’a pas cessé d’exister, que quelqu’un s’intéresse à son sort ? Et puis… ? Retourner à mon quotidien privilégié en la laissant continuer à dériver ?

Le dilemme n’est pas neuf. J’ai toujours eu un rapport difficile à la misère publique. Je ne peux ni ne veux me résoudre à l’ignorer mais glisser mon aumône et poursuivre mon chemin me semble dans le même temps le comble du mépris, le geste arrogant de celui qui possède et daigne, ô grandeur d’âme, offrir quelques miettes aux spectateurs de sa bonne fortune. Mon malaise s’avère particulièrement aigu lorsque la dignité – à moins que ce ne soit la honte… ; la frontière, si elle existe, est ténue – de celui ou de celle qui me sollicite l’empêche de tendre la main, lorsqu’il pose sa situation sous mes yeux et confie à quelques mots tracés sur un papier la mission de quémander.

« Pour manger et me tenir propre. Merci. » Le carton se trouve à ses pieds, posé contre une boîte en fer blanc attendant vainement les oboles.

Je me trouve désormais face à elle. Immobilisé dans le flux des piétons, je constitue un obstacle manifestement plus facile à insulter qu’à éviter. Je me glisse dès lors à son côté gauche et m’agenouille pour me mettre à sa hauteur.

Les cheveux sont plus clairs et plus longs que je ne l’avais estimé de loin. Une écharpe grise et rose enserre son cou. Des fines boucles créoles ornent ses oreilles. Un sac en tissu noir s’abrite entre elle et le mur.

« Bonjour… »

Elle lève légèrement la tête qu’elle tenait cachée entre ses bras. Entre 20 et 25 ans, cela se confirme. Malgré des yeux tristes et légèrement cernés, son visage dégage une impression de douceur qu’un sourire esquissé vient brièvement renforcer.

Ce sourire sera sa seule réponse. Déjà, elle a repris sa position de repli.

Devant nous, à gauche, à droite, la foule se presse lentement, encombrée de sacs débordant des derniers cadeaux ou des premières démarques, indifférente à notre présence, au message qui l’interpelle, à ce corps recroquevillé sur sa détresse. Dans « L’homme qui aimait les femmes », Truffaut fait dire à son personnage : « Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. » Vues de notre position, les jambes qui défilent sous nos yeux semblent des barreaux qui nous emprisonnent hors du monde.

« Je peux faire quelque chose pour vous aider ? »

Je réussis à éviter le piège du tutoiement que sa jeunesse me tend ; je n’échappe par contre ni au danger du propos-bateau ni au statut de Saint-Bernard inhérents à la situation. Au moins aurais-je évité les désastreux « Ca va ? » et « Ce n’est pas trop dur ? »… Mais qu’est-ce que j’attends comme réponse ? Qu’est-ce que je crois pouvoir faire pour elle ?

Elle lève une second fois la tête, l’agite lentement en signe de dénégation puis m’offre un nouveau sourire avant de réintégrer sa bulle.

« Si vous voulez, on peut parler un peu… Prendre un café pour vous réchauffer… »

Dénégation. Sourire. Repli sur soi. Je n’insisterai pas. De quel droit le ferais-je ? Solliciter notre aide ne l’oblige pas à accepter notre compassion et elle peut choisir d’exposer sa misère sans devoir donner accès à ses humeurs, états d’âme, accidents de vie. Par ailleurs, je ne sais même pas si elle me comprend : peut-être ne parle-t-elle pas français… Son carton ne prouve rien, il a pu être écrit par quelqu’un d’autre.

« Bien… Je vais m’en aller. C’est un peu ridicule de dire ça mais « bonne chance ». Sincèrement. J’espère que tu vas très vite t’en sortir… »

Le « tu » m’a échappé. Mais cela n’a plus d’importance ; je suis convaincu que le (très) peu que nous avons échangé annihile tout risque de voir cette forme familière mal interprétée.

Je pose ma main sur son épaule et la serre doucement. Un sentiment familier mixant tristesse, impuissance, rage et révolte m’a envahi. Monde de merde… !

Tandis que je me redresse pour partir, elle lève une dernière fois la tête. Elle plante ses yeux que je découvre gris dans les miens et lâche le seul mot que j’entendrai sortir de sa bouche : « Merci… » Un sourire prolongé en guise d’adieu et elle a déjà replongé dans son monde intérieur.

Je dépose un billet dans sa boîte de fer blanc puis me laisse emporter par la foule qui me ramène dans « le » monde avec son opulence et sa misère, ses repus et ses exclus, ceux qui en veulent et ceux dont on ne veut pas.

C’était un 31 décembre, Rue Neuve à Bruxelles.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)




 
Voir aussi
Air
Dans la même rubrique
Soutiens