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HUMEUR : Frankenstein 2.0 (quand Elon Musk & Co préparent notre futur)
Pierre Titeux, chroniqueur  •  8 février 2018  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre  •  Société / Alternatives  •  Santé environnement

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Avec sa gueule de gendre idéal et son CV garanti pur génie, on lui donnerait le bon dieu sans confession et un Prix Nobel à choisir entre physique, économie ou paix. Marketeur efficace de lui-même, Elon Musk a su imposer son image d’homme d’affaires à succès et d’industriel visionnaire jusqu’à devenir un modèle pour toutes les ambitions entrepreneuriales mais aussi et peut-être surtout une icône pour ceux, ô combien nombreux, qui placent l’avenir de l’homo sapiens dans le potentiel infini de la technologie. C’est qu’Elon s’est fixé une mission : « Il est le génie habité de la quête la plus ambitieuse jamais réalisée. Il n’est pas tant un PDG aspirant à faire fortune qu’un général menant ses troupes à la victoire. Là où Mark Zuckerberg veut vous aider à partager des photos de bébés, Musk veut... eh bien, sauver l’humanité d’une disparition accidentelle ou auto-infligée. » [1]

Cette mission a commencé – modestement au vu du chantier… – avec Tesla Motors et le lancement de la voiture électrique éponyme destinée à la niche des riches.
Elle se poursuit plus vigoureusement avec Space Exploration Technologies dont l’objectif social est le développement et la production d’engins de lancements spatiaux réutilisables donc moins coûteux. Il s’agit toutefois là d’une activité strictement alimentaire. Space X, le petit nom de la boîte, vise en réalité beaucoup, beaucoup, beaucoup, plus haut puisque sa finalité ultime réside dans la colonisation de Mars.
C’est que Mister Musk n’est pas du genre à penser into the box. Sa mission découle d’une vision : « Si nous restons toujours sur Terre, il y aura à la fin un événement d’extinction massive. L’alternative est de devenir une civilisation voyageant dans l’espace, et une espèce multi-planètes. C’est ce que nous voulons. » [2] Et Mars doit constituer la première étape de ce road-trip planétaire.

Je ne vais pas vous encombrer l’esprit avec les détails du projet. Sachez simplement que le planning prévoit un premier débarquement sur la planète rouge en 2024 ou 2025 et l’établissement d’une colonie d’un million de personnes d’ici « 40 à 100 ans  ». [3] Une fois Mars investi, le cap sera mis sur Europe, la Lune de Jupiter et Titan et Encelade, celles de Saturne. Le patron se montre tellement convaincu par son projet qu’il « accumule des biens pour faire la plus grande contribution qui (me) soit possible pour rendre la vie multi-planétaire ». [4] Et avec une fortune personnelle estimée selon Forbes à plus de 20 milliards de dollars en 2018, on peut dire qu’il met du cœur à la tâche !

Un premier pas, petit pour le projet mais grand pour sa publicité – et celle de son initiateur – a été franchi ce mardi 6 février 2018 à 20 heures 45 GMT lorsque la fusée Falcon Heavy avec à son bord un Roadster Tesla rouge cerise a décollé de la base de Cap Canaveral, en Floride, pour rejoindre l’orbite de Mars où « elle restera dans l’espace lointain un milliard d’année ». [5]

Mais comme tout workaholic qui se respecte, Elon Musk bouillonne d’idées qu’il évite de mettre toutes dans le même projet. En 2016, il fonda ainsi Neuralink, une start-up travaillant sur l’amélioration des performances du cerveau via des implants très sophistiqués. Dans un premier temps, l’objectif est de guérir des troubles comme l’épilepsie ou de fortes dépressions. Mais comme avec Space X, la vocation utilitariste sert un dessein d’une toute autre ampleur. La technologie développée doit servir non seulement à soigner des personnes malades mais aussi à améliorer les performances cognitives d’individus en bonne santé. En d’autres termes, à rajouter une couche d’intelligence artificielle à l’intelligence humaine. [6]

Ici encore, Elon œuvre pour le bien voire la sauvegarde de l’humanité. Car l’homme redoute plus que tout la prise de pouvoir de l’intelligence artificielle. « Cette course au neuro-enhancement (l’augmentation cérébrale) est motivée par sa hantise d’un dépassement de l’homme par l’IA, qui nous transformerait en animaux domestiques dans le meilleur des cas. Il pense que l’interdiction de l’IA à l’échelle mondiale est illusoire, même s’il a créé Open AI, une structure destinée à encadrer, surveiller et policer l’IA. (…) Elon Musk est très influencé par Nick Bostrom, le théoricien des IA hostiles, qui défend l’idée qu’il ne peut y avoir qu’une seule espèce intelligente (biologique ou artificielle) dans une région de l’Univers : la version moderne de la sagesse populaire selon laquelle, il ne peut y avoir deux crocodiles dans le même marigot. Ayant comme premier objectif sa survie, toute IA forte se protégera en cachant ses intentions agressives et en attaquant préventivement. L’augmentation de nos capacités intellectuelles semble à Elon Musk la seule solution, avec le développement de colonies sur Mars, pour éviter que l’humanité tout entière soit exterminée d’un coup. » [7] Ce qui, selon les propres les termes de Musk, se résume par : « Si vous ne pouvez pas battre la machine, le mieux est d’en devenir une. » [8]

Tout cela pourrait prêter à sourire si 1. l’homme derrière ces idées n’était pas le visionnaire respecté évoqué plus haut et 2. il était seul dans cette course au meilleur des mondes futur. Or, c’est très loin d’être le cas. Et ses concurrents disposent eux aussi de moyens à la hauteur de leurs folles prospectives. Je ne citerai que le cas de Google. Depuis 2012, Ray Kurzweil, chantre du transhumanisme [9] selon qui « dans trente ans, les humains seront capables de télécharger leur esprit en totalité vers des ordinateurs pour devenir numériquement immortels » [10], y officie depuis 2012 en qualité de chef de l’ingénierie. La société a par ailleurs fondé Calico, vouée à la lutte contre la vieillesse et les maladies associées avec pour projet de « tuer la mort ». Tout un programme…

Il me semble y avoir là de quoi sérieusement s’inquiéter.

Passons sur la tolérance proche de l’indifférence face à ce qui constitue une stratégie d’appropriation de l’espace voire du cosmos (terrain de conquête sur lequel les PDG de Virgin, Richard Branson, et d’Amazon, Jeff Bezos, s’activent également).
Passons encore sur les remugles libertariens qui sous-tendent les projets d’homme augmenté.
Par contre, ne passons surtout pas sur les questions éthiques fondamentales que soulève tout ceci. En effet, que des sociétés parmi les plus puissantes au monde, à la fois en termes de ressources financières et de capacités de recherche, puissent avancer sur ce terrain sans balises ni comptes à rendre constitue non seulement une aberration mais surtout un danger dont il conviendrait de se préoccuper sans attendre davantage. Sans quoi, tel le Docteur Frankenstein nous risquons d’être dépassés par le monde que nous aurons laissé créer.


[1Ashlee Vance dans la préface de son ouvrage « Elon Musk – Tesla, Paypal, Space X, l’entrepreneur qui va changer le monde » (Eyrolles, 2017)

[5« Payload will be my midnight cherry Tesla Roadster playing Space Oddity. Destination is Mars orbit. Will be in deep space for a billion years or so if it doesn’t blow up on ascent. » — Tweet d’Elon Musk (@elonmusk) du 2 décembre 2017 évoquant le projet.

[6« The Wall Street Journal », 27 mars 2017

[9Le transhumanisme est un mouvement, dans lequel coexistent plusieurs courants, qui vise l’augmentation des performances physiques et intellectuelles humaines grâce aux neurosciences, biotechnologies, génie génétique, sciences cognitives, informatique, intelligence robotique, etc. Des concepts s’y rapportant sont ceux de l’« homme augmenté », de la cognition augmentée...
http://www.psychomedia.qc.ca/lexique/definition/transhumanisme



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