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HUMEUR : Ecologie et anarchie, même combat !
Pierre Titeux, chroniqueur  •  3 mai 2018

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Certain·e·s percevront dans le titre de cette chronique une salutaire dénonciation du chaos idéologique généré par les dérives d’environnementalistes extrémistes soutenus par les postures anti-productivistes d’une gauche boboïsée. D’autres y décèleront au contraire un appel enthousiaste à la convergence des projets et des luttes contre le système en place. Savoir de quel côté mon intention balançait n’est pas bien difficile mais importe en l’occurrence très peu et même pas du tout. Car l’essentiel réside ici dans la potentialité de cette confusion, une équivoque susceptible non seulement de transformer le débat en dialogue de sourds mais plus encore de renforcer les stéréotypes dominants. Et c’est très précisément ce qui m’apparut à l’œuvre l’autre jour [1] en écoutant Nicolas Hulot.

Au sortir d’une infructueuse réunion de concertation avec les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, Monsieur le Ministre d’Etat, ministre de la transition écologique et solidaire exhortait ses interlocuteurs du jour : « Ne confondons pas écologie et anarchie ! » Ces paroles-là, dans ce contexte-là me semblèrent d’une éclatante ambiguïté et, instantanément, l’analyse de Bourdieu dans « Ce que parler veut dire » [2] me vint à l’esprit.
En fait, non. Disons plutôt que je me suis souvenu des (très) grandes lignes, comme qui dirait de la « substantifique moelle », d’une théorie que le sociologue a développé et explicité sur 244 pages à l’image de sa pensée : denses, brillantes mais intrinsèquement, profondément et définitivement absconses.
Donc, en résumé et sans entrer dans les subtilités réflexives du bonhomme, il démontre que la langue constitue une forme de « marché » au sein duquel « les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symboliques où s’actualisent les rapports de force entre locuteurs ou leurs groupes respectifs ». Au regard de cette analyse, la saillie de Hulot destinée aux occupants de la ZAD mais aussi et sans doute surtout aux médias et, par-delà, à l’ensemble des observateurs/commentateurs de la situation (politiques, « grand » public) s’avère particulièrement édifiante.

D’abord, il y a la formulation. En s’exprimant à la première personne du pluriel, le ministre recourt de facto au « nous », pronom collégial, rassembleur et unificateur, pour désigner des parties et propositions antagonistes. La manœuvre s’avère d’autant plus signifiante que le message s’adresse exclusivement « aux autres »… dont tout laisse penser qu’ils rejettent cette assimilation. Ce faisant, il s’agit d’induire chez l’auditeur l’illusion d’une approche collective à travers un langage partagé qui est, bien évidemment, celui de l’orateur.

Ainsi, lorsque Hulot utilise le terme « anarchie », nul ne doute que celui-ci est mobilisé dans son acceptation explicitement péjorative, « l’état de confusion générale », « l’état de trouble, de désordre dû à l’absence d’autorité politique, à la carence des lois » [3] renvoyant à la « chienlit » évoquée par De Gaulle en 1968. Or, l’anarchie, les interlocuteurs de Hulot ne craignent pas de s’en revendiquer mais dans une toute autre acceptation, celle d’un « courant de philosophie politique et de pratiques anti-autoritaires développées depuis le XIXe siècle (qui) a pour but de développer une société sans domination, où les individus coopèrent librement dans une dynamique d’autogestion » [4]. On peut apprécier ou rejeter cette doctrine, croire en ses vertus ou en douter ; le fait est qu’elle n’a rien à voir avec la violence et le désordre brandis en repoussoirs.
Ce que parler veut dire… : entre le langage du pouvoir et celui des zadistes anarchistes, « les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symboliques » qui expliquent l’incapacité de s’entendre.

Mais l’ignorance et la confusion ne s’arrêtent pas là. Elles ont une dimension qui déborde largement du cadre de Notre-Dame-des-Landes.

« Ne confondons pas écologie et anarchie ! » : en utilisant cette formule, l’écologiste en chef de la macronie en marche ne prend pas seulement le parti d’enfermer « l’anarchie » dans son acception synonyme de bordel ambiant. Il nie dans le même temps une réalité historique qui réunit écologie et anarchie au sein d’un même combat. Nombre de penseurs pionniers de l’écologie politique (Elisée Reclus) et de l’anarchisme (Kropotkine) se rejoignent en effet dans leurs analyses au point que les deux courants s’y confondent, sans toujours dire leur nom. Cette parenté plus ou moins étroite, plus ou moins assumée mais jamais contestable se retrouva par la suite chez Jacques Ellul, Ivan Illich, André Gorz, Murray Bookchin ou encore Isabelle Stengers.

Force est d’ailleurs de constater que les quelques tentatives d’instaurer sur le terrain un modèle sociétal de rupture s’opérèrent toutes, sans exception, en intégrant les enjeux écologiques et les préceptes anarchistes. Ce fut le cas des « municipalités libertaires » aragonaises apparues lors de la guerre d’Espagne et des « caracoles » zapatistes du Chiapas. C’est encore le cas aujourd’hui dans les territoires kurdes du Nord de la Syrie où la « Charte du contrat social de l’auto-administration démocratique du Rojava », texte fondateur adopté en janvier 2015, repose sur trois piliers : la « démocratie par le bas », l’égalité de genre et l’écologie.

Evidemment, tout cela apparaît loin, très loin, à des années lumières, de la société mondialisée que Hulot et consorts prétendent repeindre en vert en se faisant les VRP de la « transition écologique » et de « l’économie décarbonée ». Pourtant, c’est là et nulle part ailleurs que se trouvent les ferments de l’« autre monde » auxquels aspirent ceux qui refusent l’appropriation et la mise à sac du bien commun, qui considèrent que l’entraide et la solidarité contribuent davantage à la création et à la prospérité des sociétés humaines que la compétition de chacun contre tous. Car sans cette capacité à penser et expérimenter hors du système de pensée et des référents dans lesquels tout nous enferme, nous ne pourrons que recréer à l’infini des ersatz du modèle que nous prétendons combattre.


[1Le 18 avril 2018

[2Paris, Fayard, 1982

[3Le Petit Larousse



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