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Paris : attentats à la pudeur
La Pastèque  •  26 novembre 2015  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre

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Comment ne pas s’associer à la condamnation unanime des attentats qui frappèrent Paris ce funeste vendredi 13 novembre 2015 ? Comment ne pas se retrouver dans l’élan compassionnel envers les victimes directes et indirectes de cette abomination ? Comment ne pas partager les mots et les sentiments exprimés face à ce déchaînement de violence fanatique ? « Horreur. » – « Cauchemar. » – « Effroi. » – « Sidération. » – « Chagrin. » – « Solidarité. » Mais aussi « révolte », « dégoût », « colère  » qui font chez moi écho aux paroles d’une vieille chanson :

«  Il n’y a plus assez de place dans mon cœur
Pour loger la révolte, le dégoût, la colère
Fatigué, fatigué
Fatigué d´espérer et fatigué de croire
A ces idées brandies comme des étendards
Et pour lesquelles tant d´hommes ont connu l´abattoir
Fatigué, fatigué

(…)
Fatigué de haïr et fatigué d´aimer
Surtout ne plus rien dire, ne plus jamais crier
Fatigué des discours, des paroles sacrées
Fatigué, fatigué
Fatigué de sourire, fatigué de pleurer
Fatigué de chercher quelques traces d´amour
Dans l´océan de boue où sombre la pensée
Fatigué, fatigué
Je voudrais être un arbre, boire l’eau des orages
Me nourrir de la terre, être ami des oiseaux,
Et puis avoir la tête si haut dans les nuages
Qu’aucun homme ne puisse y planter un drapeau
(…) » [1]

Impossible, bien sûr, de se dissocier de ce mouvement d’empathie citoyenne.

L’émotion ne peut toutefois anesthésier la raison et plusieurs des célébrations ou réactions autour des événements me laissèrent tantôt perplexe, tantôt en rogne, toujours mal à l’aise.

Je peine ainsi à comprendre la réaction d’une partie de « la société civile » qui, dès le lendemain du drame, condamna sans mesure une éventuelle annulation des manifestations prévues en marge de la COP21, ATTAC concluant ainsi son communiqué – par ailleurs remarquable dans son analyse et sa mise en perspective – d’un radical « Nous refusons par avance toute restriction au droit de manifester et de lutter contre ce monde pourrissant, pour les alternatives que portent ensemble les peuples du Sud et du Nord. Du 29 novembre au 12 décembre, à l’occasion de la COP 21 et par nos mobilisations citoyennes, nous montrerons qu’un autre monde est possible, urgent et nécessaire. » [2]. Un discours répété au lendemain de l’interdiction officielle des rassemblements de masse prévus à l’occasion de la conférence sur le climat : « Ni le deuil suite aux effroyables attentats, que nous partageons toutes et tous, ni les menaces réelles qui pèsent encore, ne peuvent justifier l’interdiction de toutes les manifestations. L’interdiction de la marche pour le climat du 29 novembre et des manifestations du 12 décembre à la fin de la COP 21, renforce le sentiment de dépossession et la confusion entre sécurité et ordre sécuritaire. Ces manifestations, préparées de très longue date, sont le moment d’une parole et d’une expérience citoyenne internationales pour faire advenir des sociétés justes et soutenables, moment historique pour l’avenir de la planète et de l’humanité. » [3].

Evoquant une nécessaire et élémentaire prudence, je m’entendis personnellement objecter que « le Forum social de Tunis a eu lieu malgré l’attentat du Bardo [4] ». Ce qui est vrai… sinon que la situation différait du tout au tout, tant au niveau des attentats perpétrés – modus operandi, nombre de terroristes impliqués, bilan humain – qu’à celui des événements concernés par la possible annulation – la sécurisation d’une manifestation de plusieurs centaines de milliers de personnes sur la voie publique n’est en rien comparable à celle d’un événement accueillant moins de 50.000 participants [5] dans un lieu confiné (le Campus universitaire Farhat Hached d’El-Manar).

Dans une tribune publiée par Médiapart [6], Naomi Klein estime que la seule alternative acceptable était soit de maintenir le programme intégral, en ce compris les manifestations de masse, soit d’annuler purement et simplement la COP21. Pour elle, « la décision d’interdire les espaces les plus importants où les voix des personnes affectées par le climat auraient pu s’exprimer, est l’expression dramatique de cet abus de pouvoir profondément non éthique. Encore une fois, un pays occidental riche place la sécurité des élites devant les intérêts de ceux qui se battent pour leur survie. Encore une fois, le message est : notre sécurité n’est pas négociable, la vôtre ne compte pas. »
Cette analyse se tient mais les voix qui se firent entendre plaidaient toutes pour le maintien des négociations politiques. Par-delà son caractère aberrant au regard de l’urgence d’agir, leur annulation dans la logique du « tout ou rien » défendue par Klein aurait à coup sûr déclenché un tollé chez les militants.

Je peux comprendre la frustration de celles et ceux (bénévoles, la déception des stratèges d’Avaaz à la manœuvre m’indiffère quant à elle totalement) qui se mobilisaient depuis des mois voire des années pour faire de cette mobilisation LE rendez-vous citoyen majeur de la lutte pour le climat. Etre privé de son acmé, devoir renoncer à l’avènement politico-médiatique si près du but, c’est difficile à avaler et encore plus à digérer. Mais de là à voir en cette interdiction/annulation une forme de coup d’Etat visant à empêcher les citoyens de faire entendre leur voix, une dérive sécuritaire portant atteinte aux libertés fondamentales, il y a un grand pas qu’il serait judicieux de ne pas vouloir franchir au risque de se gaufrer dans les remugles du dérapage et de la récupération.

Je ne suis pas naïf, je mesure combien cette annulation constitue une aubaine pour le gouvernement français. Mais, objectivement, il est moins question ici d’ « ordre sécuritaire » que de simple bon sens. Je m’étonne d’ailleurs que des environnementalistes tellement attachés au principe de précaution puissent s’étonner – et encore plus s’offusquer – de la situation... Quand les loups rôdent, n’importe quel berger responsable évite de laisser ses moutons à portée de crocs.
Que n’aurait-on pas entendu comme critiques et vitupérations si, après le maintien de la marche du 29 novembre et des actions du 12 décembre, l’une ou l’autre avait été prise pour cible par un commando ou un quelconque déséquilibré ?
Ici non plus, l’émotion ne peut anesthésier la raison. Et c’est d’autant plus vrai que la voix citoyenne ne sera nullement bâillonnée puisque les organisations porte-paroles de la société civile seront bel et bien présentes dans l’enceinte de la conférence et pourront y interagir avec les représentants des diverses délégations nationales. C’est certes moins fun, moins percutant médiatiquement et moins porteur en terme de marketing mais c’est très certainement le plus politiquement efficace.
Alors, camarades, pas pleurer et se (re)concentrer sur l’essentiel, en ce compris dans la défense de libertés qui, pour ne pas être (selon moi…) mises à mal ici, n’en sont pas moins susceptibles d’être prochainement entravées par l’obsession du contrôle absolu et du risque zéro.

Si ce qui précède me laisse perplexe, ce qui suit me fout en rogne.

Je n’en peux plus de ces « Marseillaise » reprises en chœur(s) aux six coins de l’Hexagone et à travers le monde !
Enfin quoi, bordel, ces couplets sanguinaires constituent-ils vraiment le meilleur hommage à rendre à des victimes que l’on nous dit tombées en raison de leur insouciance, leur joie de vivre, leur goût de la fête et leur consommation de plaisirs interdits par la religion dévoyée de leurs assassins ? Il n’est pas évident qu’appeler à ce « qu’un sang impur abreuve nos sillons », c’est ni plus ni moins reprendre le credo des terroristes lors de leur mise à mort des « kouffars » (mécréants) ? Dénoncer la barbarie en exaltant la violence, rien à faire, pour moi, ce n’est même plus une faute de goût, c’est une hérésie.

Admettons que les minutes de silence ou d’applaudissements ne suffissent pas pour exprimer l’émotion et la solidarité des foules. Pourquoi ne pas faire preuve d’originalité et d’intelligence et envoyer à la face des terroristes un message qui, contrairement à l’ode aux bataillons marchant pour s’en aller défendre fils et compagnes contre la tyrannie, déstabilisera leur dialectique ?

Entonner « Y’a d’la joie » serait sans doute un brin excessif en ces circonstances et reprendre « Mille colombes » s’avérerait profondément irrespectueux vis-à-vis de victimes qui, très majoritairement, aimaient la musique mais on pourrait célébrer « Le petit vin blanc, qu’on boit sous les tonnelles quand les filles sont belles » ou scander « Viens poupoule, viens poupoule, viens », ce dernier refrain étant d’ailleurs susceptible d’être considéré dans un double sens apte à satisfaire les belliqueux. Et s’il importe de rester martial, pourquoi ne pas privilégier le « Tiens, voilà du boudin, voilà du boudin » cher à la Légion étrangère ?
Cela aurait de la gueule, non ? Ce serait une sacrée claque dans les tympans et le schéma de pensée obtus des extrémistes mais aussi un vrai hommage « à la vie » que célébraient chacun(e) à leur manière les victimes du 13 novembre.

Bon, c’est une proposition mais je m’accommoderais de tout ce qui pourra supplanter cette satanée « Marseillaise ».

Si elle m’exaspère et me désespère, la rengaine guerrière ne constitue pourtant pas l’élément le plus choquant à mes yeux (et à mes oreilles). Ce titre revient à l’ampleur de l’indignation internationale générée par ce vendredi noir.

Comprenez-moi bien : il ne s’agit pas de dénigrer le soutien massif et cosmopolite engendré par le drame qui a frappé la capitale française mais bien de déplorer l’indifférence pas même relative qui accompagne d’autres événements tout aussi tragiques. Ce décalage m’apparaît d’autant plus frappant et gênant que de Londres à Rio, de New-York à Moscou en passant par Sidney et Buenos-Aires, l’explication de cet émoi international s’exprime avec les mêmes mots : « Nous appartenons tous à la même humanité !  ». «  La même humanité », vraiment ?

Le 12 novembre 2015, la veille des attentats de Paris, les djihadistes de l’Etat islamique frappent à Beyrouth ; l’explosion de deux voitures piégées fait 44 morts. Comme à Paris, il s’agit de punir ceux – en l’occurrence le Hezbollah – qui interviennent contre Daesh en Syrie.
Ces morts-là ne suscitèrent que l’indifférence dans l’opinion publique internationale.

Le 31 octobre, un Boeing de la compagnie russe Metrojet se désintègre au-dessus du Sinaï égyptien, tuant la totalité des 227 passagers et 7 membres d’équipage. Daesh revendique la responsabilité d’un attentat qui sanctionne le soutien de la Russie au pouvoir syrien.
L’affaire n’émut guère que les concitoyens de Poutine et, accessoirement, quelques touristes voyant leurs vacances sur les bords de la Mer Rouge compromises.

Le 10 octobre, à Ankara, des kamikazes islamistes (possiblement manipulés par les services secrets turcs) se font exploser au sein d’une manifestation pacifiste pro-kurde.
Plus de cent personnes mobilisées pour la paix entre les communautés perdent la vie mais ne recevront pas d’autre hommage que celui des mouvements militants concernés.

Le 2 avril, quatre hommes armés de fusils mitrailleurs AK47 pénètrent sur le campus de l’université de Garrissa, au Kenya pour s’y livrer à un carnage au cours duquel 147 personnes succombent.
Réaction ? Compassion ? Nulles. Même sur les réseaux sociaux où la mobilisation ne demande pourtant rien d’autre que la volonté de faire…

Le 19 mars, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme publie un rapport dans lequel il annonce que les attaques des djihadistes contre la minorité yézidie en Irak « pourraient constituer un génocide. Le schéma manifeste des attaques contre les yézidis a indiqué l’intention de l’EIIL (NDR : Etat islamique en Irak et au Levant, ancien nom de l’EI) de détruire les yézidis en tant que groupe. ».
Le monde s’en fout.

Je pourrais multiplier les exemples, allonger quasi à l’infini la liste des attaques contre des innocents dont l’horreur « quantitative » et/ou « qualitative » – décapitations d’humanitaires, exécutions de masse, attentats-suicides récurrents, etc. – nous laisse indifférents mais cela n’ajouterait rien à la démonstration.
Nous appartenons peut-être à la même humanité mais toutes les morts, toutes les vies, n’ont pas la même valeur, notre indignation et notre solidarité sont lamentablement sélectives.

(J’ouvre ici une parenthèse pour exclure de ma réflexion les ONG, le mouvement altermondialiste et les quelques personnalités politiques qui ont eu la dignité d’associer systématiquement les attentats de Paris et de Beyrouth dans leur communication et leurs messages de sympathie. Il n’est évidemment pas innocent que ce soit les mêmes qui portent un message de rupture et militent pour « un autre monde »… Dans le même registre, merci et respect au journaliste rtbéen Eric Boever qui eut la dignité et le courage d’égratigner les bonnes consciences compassionnelles en déclarant dans son émission [7] : « On regrettera juste peut-être que la mobilisation soit moins forte quand des bombes tuent des innocents à Bagdad, Beyrouth ou encore ailleurs dans le monde.  ».)

« C’est normal, on est naturellement plus touché lorsque les choses se passent près de chez nous… » – « On a instinctivement plus d’empathie pour des gens qui nous sont ethniquement et sociologiquement proches… » – « Les lieux d’attentats et la personnalité des victimes conduisent les gens à s’identifier : on se dit « ce pourrait être moi » » : j’anticipe les explications qui me seront avancées avec, sans doute, en prime un « Paris constitue un symbole fort et tout le monde se sent dès lors concerné… »
Soit. J’entends. Mais les explications expliquent, elles ne remettent pas en cause le constat fondamental du « deux poids, deux mesures » dont notre nombrilisme nous conduit à ignorer dangereusement les conséquences. Car si l’enjeu est humaniste, il est aussi – et peut-être surtout – politique.

Le journal libanais « L’Orient – Le Jour » a évoqué ce « deux poids, deux mesures » et relayé des réactions d’internautes qui s’en offusquent [8] : « Il y a eu deux horribles nuits. Il me semble évident qu’aux yeux du monde, la mort de mes compatriotes à Beyrouth n’a pas autant d’importance que celle de mes autres compatriotes à Paris. » ; « Qu’est-ce qui est le plus triste ? Les attaques de Paris ou le fait que les attaques de Beyrouth n’aient pas eu plus d’une fraction de l’attention que le monde a accordée à Paris aujourd’hui ? ».
Des commentaires élaborés qui ne disent malheureusement rien de l’impact plus ou moins inconscient que cette différence outrancière de traitement peut générer dans l’esprit des populations concernées. Un impact qui, conjugué à celui de la réplique militaire lancée suite aux attentats de Paris sans réel souci des enjeux du terrain, risque de faire naître un sentiment d’injustice et de révolte à l’égard de nos pays perçus à la fois comme égoïstes et impérialistes. Une chose apparaît en tout cas certaine : pareille attitude fournit un terreau particulièrement fertile à ceux qui sèment la haine des « Croisés »…

La géopolitique s’apparente à une gigantesque partouze mêlant tous les genres et toutes les pratiques. Voir les dirigeants du G20 assumer sans broncher de respecter une minute de silence pour les victimes des attentats de Paris et Ankara aux côtés du Roi d’Arabie Saoudite et de Recep Tayyip Erdogan, respectivement père idéologique et soutien à peine voilé de l’Etat islamique, donne une idée de ce qui s’y joue. Les pays occidentaux apprécient d’y participer et y prennent généreusement leur plaisir. Qu’ils ne s’étonnent pas dès lors d’être parfois (at)touchés là où ils n’ont pas envie.


[1Renaud, « Fatigué » sur l’album « Mistral gagnant », 1985

[4Le 18 mars 2015, deux terroristes en possession de fusils d’assaut et de grenades prirent d’assaut le musée national du Bardo à Tunis. 21 touristes, 1 agent des forces de l’ordre et les deux assaillants perdirent la vie dans cette attaque qui fit par ailleurs 45 blessés. Après évaluation de la situation, le Forum social mondial que la ville devait accueillir du 24 au 28 mars fut maintenu.

[7Le 12’, RTBF – La Deux, 15/11/2015



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